qu’il va sans armes

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qu’il va sans armes – que sa tête voit des mots – que les mots déchiquettent sa nuit – qu’il est sorti de son corps – qu’il n’en peut plus

orage, imagerie d’attaque : puis la vaste plaque de ciel noir, la soie sauvage des oliviers – les ravinements de lumière sèche, le graphe d’un sillon dans le parfum des cades – nuit transvase, mesure : galets de charge, leur portion gélatineuse de rêve – orées diffuses, saignées : dans le corps à corps, tout se paie en monnaie de singe

qu’il va presque nu – qu’il est son propre fantôme

bleus les imprimés de peau, les nouvelles douloureuses – corps de bas bruit, où les caresses déchirent : dans la tension sans distance, lenteur insituable de la courbe – la hanche a ses nuits non métriques, non formulables : la main s’use pour rien dans le noir

qu’il va dans un champ de mines – qu’il s’égrène, qu’il tombe de lui-même – qu’on le martèle de ferraille – qu’on tue de tous côtés

terres meubles, sentes emmêlées – bracelets de ramilles, de baisers – de pollens et de plumes, autour des chevilles nues – rôder les bouches savent, près des sources, quand brebis et paroles, depuis longtemps sont rentrées pour la nuit

que son corps est une plaie – qu’il vit entre la terre, sans les mots, dans la peau enflammée de l’air – qu’il est abîmé d’échardes, de tessons, d’éclats de verre – qu’il n’est plus que cela : otage de la douleur, dans ce propre corps qu’il n’habite plus – et qu’il voit désormais très clair, de part en part, au travers des choses

le corps s’accouple à la demande d’amour, puis s’en déchire - la voûte est lourde, à face d’homme : elle est chaude, et d’un seul regard – mais ce recul, ce frisson – cet éclair où les draps, conques moites, écumeuses, un soir bien ordonné s’en retourneront à la terre, tirés jusqu’au menton

qu’il oublie tout – qu’il est trop loin – qu’il y a cette fourche, cette croisée de nerfs – qu’elles grincent sans arrêt, les dents du dieu rongeur – qu’il ne voit plus des hommes que leur dos – qu’il n’entend plus leurs voix

au droit de criques, d’enrochements, ces paesines grand large qu’illustre de ses rives, de ses vagues, le sommeil qui chavire : juste volupté du parcours solitaire – du recouvrement à l’effacement, la lèvre en silence, porte le nom qui revient, toujours le même

qu’il est pris dans la nuit – coulé dans la nuit – que la nuit est un béton – qu’il est pris vivant, coulé dans le béton de la nuit – qu’on vienne vite – qu’on éclaire – qu’on le sauve

le symptôme dans sa livre de chair, lentement s’autonomise : métaphysique de la boucle, hantée de plomb fondu et de scies langagières – creusant au nid, au doux de l’oeuvre-mère – cassant les joints, que l’amour, tu te souviens : mais le manque d’air, le peu de place – la trop petite respiration – rétractant les dernières chairs jusque dans l’os – tandis que des forêts dominent la mer, et ont pour elles, dans la chaleur de l’été, la luxuriance de leurs verts presque bleus, presque noirs – et quoi de plus fort que le vivant qui veut vivre, toujours plus – les puissantes poussées, les grands faisceaux conducteurs vers la surface, où le soleil incendie : corps d’inaltérable jeunesse, comme tranchant des eaux l’opaque – entaille vive, éblouissante

qu’il a froid – que des paroles neigent sur ses épaules – qu’il n’entend rien – qu’il ne vous comprend pas – que vous êtes invisibles – qu’il est abandonné

qu’on le taise – qu’on le meure – qu’on le délivre

dans le galbe du fruit, l’été résiste, et se tend – sommeil chavire, où corps s’alloue des plages, des sucs, des douceurs – puis toute voix perdue dans son lointain, vidée – à se taire – s’effacer


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 juillet 2013
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