intraduisibles données

« car le chant seul est l’essence du vrai »
Christian G. Guez Ricord


Intraduisibles données.

Ou filet-mémoire et ses plages à trous, noires et blanches : ramène les films, les chapeaux mous, les parcs à bestiaux et les expositions universelles. Les blondes froides, aux yeux gris. La fumée des cigarettes. La Prairie. La musique et les armes et le Grand Incendie, le rude hiver. O’Hare, circuit imprimé de haut, densité des rotations, intense, continue. Dérive des observables, dans les nuages : un hublot avec ses pluies, ses lessivages obliques. Quelque nostalgie résiduelle : un été indien et son couchant qui s’éternise, à l’ouest, sur les flancs de bois bleu, jaune, des homeboats. Dans la cabine étroite, la poignée de main fraternelle. Là-bas, à Sausalito.

Vent piqueté de neige, et cette voix d’aéroport, absolument sans fissure. Immersion latente. Étouffée, naïve : sans protection des systèmes.

La ville aux larges épaules, terre cuite et marbre noir, vitrines : le kilomètre magnifique. À la jonction de l’eau, de l’Amérique industrielle. Du vent. Des grandes plaines agricoles.

Halloween fatigué. Ses monstres aux mains moites qui butent sur un mot, le noir des rues, le temps. Les encoignures. Blues au Kingston Mines. Où ça pleure. Sans larmes. Où ça danse. Et la nuit bue d’un trait, tension chaude des courbes, qui dure. Un compromis périphérique : te donne là le galbe, glissé sombre, l’ondoyant la mesure, le liant naturel d’une chose à l’autre, hors coudes et hachures, laminés et cornières, ce qui taille de la ville, éblouit, déchire. Petit jour sous la porte, au point coeur, organique. Quelque tristesse résiduelle. Rêve entre les rideaux : si basse la terre, de tout ce poids d’étages, ce balancement, là-haut. Les fleurs de parapluies, et leurs figures de silence : pauses, soupirs. Le canal aux blue devils et trois accords jusqu’à l’écluse, contretemps, syncope. Reprise.

Codage rouge sur Wabash, compression de pluie, langage cible : fléchissant, coloré. Animal. Le Flamingo minium à Federal Plaza, éclaboussée. Au Daley Center, un toboggan sans titre, hippocampe à la face d’acier : affirme Picasso dans un puits de lumière.

Percussion dramatique, extasiée. Aggravée d’un effet de bord : rupture de séquence, accore du plan, brisure, quand tu renverses la tête. Qui est vide par excès : vidée. Quelques mots résiduels. Des ébauches, des traces dans le souffle. Un flou de langue, qui repousse au hasard un trop-plein, la compilation, la surcharge : poutrelles du métro aérien, ciel à claire-voie jaugeant sirènes et néons, par-dessus nuit, vertige, avec ruines fraîches et excavatrices, cliquetis de mousquetons et dos larges, appels, feux clignotants don’t walk, et les énormes mains gantées guidant les pieux de fondation. Quelques peurs résiduelles. Et combien solidaire tu te dis, avec la bête dans les phares. Tunnels d’expressways, lune et fracas découpés dans les entretoises de fer : mais où le mot, la phrase qui sépare, maintient l’écart, organise un sens dans un paysage, où tout cela fluide, circulerait ?

Bouches d’affiche demi ouvertes, lèvres rondes mouillées, imbriquées, plissées, et rouille en contrastes et coulures. La mémoire est par sauts, par scintillations, la langue est mâchée, bouillie avec ses textes, intouchable. Tremblement aux commissures. Comme d’être aux marges, ignorée. Tout à portée, mais sans appartenance, sans clé. Rivière et ses couleurs, lueurs de phares, d’immeubles, qui flottent et se défont, comme des fleurs éphémères, très belles, de papier.

Traverser par la marche les couches obscures.

Actif travail de l’équilibre, dans la pesée, l’inclinaison, le délestage : béton d’eau et de verre, sans obstacles. Hautes cascades : sculptée dans l’air, l’Aqua Tower à la rythmique irrégulière, ondulant par ses terrasses, ses baies, tu la danses du geste, elle coule dans tes doigts. Rêverie douce des ponts mobiles, le front sur son épaule, l’aimé : tu te dis que tu as toujours chaud, nue dans ses yeux. N’importe où. Sans cesse. À son corps. Son visage. Sourdement accrochée.

Façades massives allégées d’arcades, lumière cintrée dans les dômes de verre, trompe-l’oeil d’un pavage : reflet de grue asphalté de bleu, le pas englué dans les flaques. Irisation des visages, crue, acide : au coin d’Adams et Michigan, départ de la route 66. Au soir, lassitude des traîne-regard, tu connais. Quelque fatigue résiduelle. Dans la poche, ce plan froissé que l’on ne consulte plus et ce trésor qui tinte, en petite monnaie. Des hommes chauffent leurs mains aux mugs qui fument, sur le chantier. Les chaussures lourdes s’enfoncent dans la boue.

Aux marécages sont les canots à fonds plats, le portage, à l’oubli. Et les herbes nauséabondes sur le dos émergé, boueux, d’une vieille mer intérieure : peuple Potawatomis, sous les coques de peau traçant la route naturelle, des Grands Lacs jusqu’au Mississipi, de la Prairie aux réserves, à l’oubli.

Il y a des amours défaites contre un pylône dans le sable. Quelques douleurs résiduelles. La mer est un lac, elle est sans fin et terrienne. Elle est profonde et grise. Elle est sans bruit. Elle porte des ferries, de la viande. Des métaux. Du pétrole et de l’acier. Elle tremble dans une vitre d’abribus, entre un saxo qui mendie et le réverbère. Elle est sans odeur.

Puissance de Wacker Drive, arrêtée debout, suspendue entre les géants : tu la vois comme une fille solide, droit devant poings fermés, et les très hautes dunes de béton oscillent sous le poids des lumières, les yeux sont des plages d’eau douce, immenses et ivres.

Vacarme où tu marches. Des coussins de nuit affleurent, cachent des pauvres sous des porches de pluie : help, homeless, help. Sur les gravats, dans des couvertures, des abris de carton : Hello Darkness my old friend, à l’harmonica. Les paumes claires, les longs doigts noirs.

Profilé bleu, mastaba métallique, et shooner cassant son erre à la pointe de Navy Pier : entre les grands céréaliers, la route des Manitous. Et par la Porte des Morts la baie de Noc, Minominee et Peshtigo. Goût de mots rauques, âtres froids : cendre des peaux séchées, des contes, des chants sacrés.

La Grande Roue tournée vers le noir de l’eau, comme un trou intérieur de silence, très vaste, lentement baratte la brume. Tu voudrais bien rester là, à voir, écouter. Attendre la première neige.



© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 novembre 2013
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