Serra, le mage, ses rois, ses images

Le Chant des Oiseaux, Albert Serra


Dans cette langue des images, il faut perdre complètement la notion d’image, que les images excluent l’idée d’image. Robert Bresson.

 

Honor de Cavalleria : la tête de don Quichotte béait, ouverte comme un triptyque au-dessus de l’autel

en son milieu, ni anges ni royaume ni croix, mais des ciels qui très vite, filaient sous le vent dans les hautes herbes, les feuillages, et la lumière, que Sancho et son maître regardaient naître ou mourir au-delà des hautes herbes, au-delà de leur vie ouverte, béant pour qu’une parole la pénètre, qui a si peu à faire avec les mots, sinon peut-être comme une ponctuation rare, fugitive, rythmant l’espace

ils étaient à l’écoute : grands arbres errants, la voix de la terre les traversait, et leur regard la transmettait aux ciels qui filaient sous le vent dans les hautes herbes jusqu’à la fin des temps, jusqu’au bout d’un monde chaud, immensément paisible, même si parfois un rêve, armure vide, rivière, convoi de prisonniers sur le chemin, rayait légèrement la surface, comme une ombre, puis filait sous le vent, parmi les hautes herbes, la lumière

dans Le Chant des Oiseaux, il n’y a plus de vent, ou plutôt, il n’y a pas d’air : la terre est de plomb comme le ciel, muette, le gris et le noir dans leur pâte épaisse engluent les rois obèses aux couronnes de fer blanc

on y est sans bagage et sans boussole, on n’y mange pas, on n’y boit pas, on avance à reculons, on dégringole en remontant, on souffre sans se plaindre, ou peu, on y gèle, on y étouffe, les champs de glace touchent aux sables, les dunes et les crêtes pierreuses tombent sur les rivages nus

surplace épuisant des mages dans leur quête, avec ses paysages d’un extrême l’autre, qui basculent, d’une image l’autre, et les forcent, les plient, jamais ne les abat

effort incessant, cet arrachement de leurs corps énormes à la terre, au sommeil du Juste : eux savent ce qu’ils cherchent

et quand ils le trouvent, cela comme toujours, se résume à peu de choses : quelques pierres plates, les pieds d’un bébé, un voile de femme

alors le chant de la liberté, le Cant dels Ocells de Pablo Casals, peut monter au ciel : regarde enfant, ce que ces messieurs t’apportent…

mais Jesus a fort à faire, le monde va mal, et les mages repartent ; l’un raconte son rêve, et comment il s’éveilla dans le corps du serpent, l’autre parle des chèvres, des chasseurs, et le plus jeune de l’ange, celui qui volait, en plein jour

au loin sur le chemin, les trois silhouettes s’étreignent, se saluent, s’embrassent, vont se quitter, se quittent, ne se quittent plus, c’est nous qui restons, qu’ils abandonnent là où nous les avions rejoints : dans le vertige d’une image où l’on voit juste ce qui n’est pas dedans, ce qui la fuit, s’échappe, s’en absente sitôt que pour voir, on la regarde, et que Serra, lui, nous montre, sans jamais rien nommer- de la poésie, rien d’autre, qui arpente le vaste monde comme les rois, mais encore non dite, jamais, non écrite, nulle part – mais venant, attendue


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mai 2009
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