tenir ensemble

« Funèbre – mais qu’importe –
est la première lueur
noire des choses
dans la chambre où incroyablement il fait jour »
Mario Luzi


tenir ensemble, louvoyant entre nos possibles, ce qui tend là à un plus grand désordre

boîtes vibrantes, pliantes – collectes – boîtes à penser – à se protéger, accuser le coup : toutes ces phrases peinant sur le chemin de la vie, au plus difficile : et la douleur dites-moi, ça va comment ce matin ? mais la nuit fut d’une rare compacité : l’animal en nous réclamait à boire, et sur ses lèvres, il voulait des doigts frais – l’ange à la tête obscure, de quelques gouttes d’eau allégeait la voie de ces tôles, ces ferrailles péniblement, entre lesquelles on progresse : clartés charbonnières, intermittences de verrous, sondes et drains, entraves, chutes – puis alcôve et retour – un minuit de migrants, côté porte : brusque réveil au mur électrifié d’un doute, une agonie travaille le fond, un tic-tac vert sur l’écran téléphone du silence, en veux-tu en voilà – des passées de bêtes, par un arc du temps, ou fourrures de lettres d’un texte l’autre : cela ne fera pas un texte, mais une crispation

calmer la douleur – écoper dans la cale – traiter le surcroît de nuit, sa dure veine néonesque avec enseigne de parking et brouhaha métallifère, lointain : Total recule, s’enfonce dans le cosmos, l’étrange uniformité de la température du cosmos, et le miracle des oreilles géantes, qui l’entendent dans le désert

torsadée de sueur, cette force morte des draps, et serrées en elle des impulsions contraires de fuite, une envie d’yeux grands ouverts, et du son sous les pas de la pleine terre, dure et froide – l’hiver – les ponts et les quais, les itinéraires – les sentes – les îles éphémères : ça reviendra

comptage des rondes, rengaines de couloir – des temps sont inclus les uns dans les autres, voisinent sans se mêler : une date est coincée dans leurs dents de scie, elle est fixe, elle regarde toujours le même présent – vent horrible de la forêt, ciels voyageurs dans l’opacité organique : carrousel du monde, sur écoute, au bout de la chair toute basse – l’indicible est là, couché : le perfuser de lumière, se rendormir

et c’est un carton d’herbes sèches, à genoux, pour la cueillée matinale : un paysage micro-élémentaire, où des radicelles à succion n’empêchent pas les visages : ils s’intercalent – par les joints cassés, les fissures – une note, un insecte, tout est chagrin dans la pagaille, altération chimique, ou dépression fermée, couverture de glace : raclage : c’est la vieillesse et le naufrage d’un pays tout entier – c’est aussi la montagne, sublime : si boréale et intérieure, si tranchée – de plus, la poitrine est résonnante, vacante, un pur frappé, grande focale pulmonaire, inspir à 360° – tant de beauté m’emporte, j’y pousse des arbres, des cris – contre l’arasement, le brûlé – le pouls est un peu survolté, plein de blessures, mais livresques – la voix rocaille de mucus, d’enrhumements, la pente est forte, et la tentation est une ambiance dans l’air, un tombé droit, ou problème d’horizon : le saut jusqu’au niveau de base, autrement dit la planation : l’idée fait rire la joubarbe, c’est une belle plante, hardie, fiérote, rose d’un sang inquiet entre les bruits de l’air – on se voit bien éolisé, ici, ou dans un tronc en gélivure, petit dormant dans la même vallée, le même nid qu’un oiseau sans grade, un qui change tous les printemps

avec de moins en moins de mots, le feu brûle plus fort : l’espace est rétréci, intense, incandescent : on est au bord – parfois dans le ventre fragile, la nacre se fend : les mains embarquent vaille que vaille leur cargaison de mort, les notes sont bouclées dans le cuir du silence, on peut partir – plus de vif de l’instant, ni de grâce première : juste un ruissellement décapant les vernis, et à la longue un mouvement qui ébranle la coque – laconisme du sillage entre les rives adverses, partition d’échelles et comptoirs : au creux des berges, la vase s’éboule et la montagne est petite, envahie dans la bouche d’un lin bleu lilas, très usé au-dessus du gouffre

puis ne plus dormir – être attentif – traduire les frottements, cliquetis, grincements, de la langue du couloir – attendre ce qui doit venir : les mains fraîches, l’eau, la fenêtre ouverte, le jour


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er février 2015
merci aux 534 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page