où j’entre, où j’œuvre

« Fie-toi à la trace des larmes
et apprends à vivre. »

Paul Celan


où j’entre, où j’œuvre,
tête au désert dans l’écho suffocant : visage relaps simple trace,
incorrigible, inapparence réelle dans la poussière des pigments,
bref bougé à la brosse fine, dune fluente, dénouée,
son terme courbe assumé
gravé d’un travail invisible,
lent,
et le sel revêche ploie les ans d’une lumière qui s’écaille 

plein sud, la page au galet liée : le poids, la chaleur

plume j’ai cru ce trait d’âme à l’encre corporelle : mais la lettre
allée sur la joue d’herbe, avec le sommeil, reste encore à écrire :
cheminement sans compter

au jeu des couleurs les transferts, les fissures, ces jours de cécité
sonore : vacarme à la brèche, accession par lectures : des
peintures totales, engrangeant un lait d’encre
bleu comme un sein lourd qui se penche,
à leur chevet j’ai cru m’approprier le temps : le gris bleu, les
taches bleues de Loire

mais l’heure, je la réécrirai quand le vent me plaira,
sur le dos luisant de graminées intenses, à perte de vue,
jusqu’au soir intérieur aminci par l’usure

rouge l’orage des choses,
sur le gazon mort où les ombres s’embrassent,
où l’attente descend au rond létal d’un œil à l’écart des routages,
des transactions,
son ouvert sous-tendu par la lune invisible,
sans récit, sans trace sur le chemin spirale,
où tombent des mots tout étonnés de vivre

où j’entre, où j’œuvre,
éphémère mobile,
orbitale habitée de tension, pensant des façades vides,
monotones,
où brame un dehors esseulé : cuirassement des crues à leur noire
enceinte, dans le métal du muscle la mer tremble et l’eau ressurgit
courant à l’eau, nocturne, essoufflée

tête au désert, à l’estime hantant des bords inexplicites,
où j’entre, où j’œuvre,
soif dure, rompue aux grès sans calice,
aux tintements de jarre vide,
et l’épure monte, j’entends ses veilles dans le sable
sous l’arc de gradations infimes, puis lentement sa langue seule,
éclaircie, aérée,
si haut,
atteignant
comme un futur immense
sa propre vitesse de libération


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 juillet 2017
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