terre flottée

Qu’est-ce-qui naît à la rencontre du ciel et des yeux ?
Philippe Jaccottet


terre flottée – à façon d’une houle, dégagée : qui ruisselle

que l’on dorme, les yeux s’ouvrent
que l’on veille, que l’on rêve, les yeux sont ouverts 

brise, lichen, rocaille – têtes, becs – sols déchaussés, raboteux : foins et squames – brouillages d’angles, brouillons de plis : gouverne de nature morte

c’est le haut pays, une suite de même trame usée, d’ordinaire inquiétude enchevêtrée au socle, charrié, disloqué, vieux : il meurt à la caresse, au frôlement, au bout des doigts, au bruit des pas, d’une pensée, d’un souffle

un drap coule – grand midi sphérique d’une liqueur parfaite – ce qui marche sans mesure, nous laissant en arrière malgré son poids, son excessive lenteur, enlisés hors piste, dans la pâte d’amont où des résines au feu, travaillent

l’arrimage est là, à des moires, du thym brûlé - à la sauterelle sur sa lame de calcaire, à l’horizon chancelant de mirages dont on est la paille, la fêlure couchée près des feuillets de fer : on entend des mers qui tintent, perdues, entassées

sur une fleur unique veille un chardon bleu

un peuple est à l’orée, va et vient, tout à son être et chemin, pitance

ici est rôdeur, furtif : des passages, des sauts, des charges brèves, des élans dilapidés contrés d’une touche neutre, sans lendemain : on a cru voir, on n’a rien vu, il n’y avait rien – l’insignifiance bat monnaie, son règne comble et configure – même, cette belle peau du verbe – le don est partout, ancestral et volatile, sans destinataire : à qui le veut ce monde épars, fuyant, offert, embrassé

saison étique, noueuse – puissante – à voir son muscle jouer sous la poussière et le crin de racines mortes, sous le plomb écorché de la chaleur qui lance – à voir, immuable effusion d’invisible, comme elle broie paisiblement ce qu’elle touche : l’éboulis suspendu à sa masse hypnotique, éblouissante

les bois grouillent de nichées, d’abattoirs, et l’arbre au seuil est caniculaire : une torche ployée sur le troupeau bêlant, et si clair soudain le concert de sonnailles qu’il frise un cristal très pur, disculpant au sein de mes quelques notes l’abandon, le clairsemé, tous ces blancs : si haute est la barre, là 

saloirs du sec, ronces, charpies dans le lit vide, à ciel ouvert : sources atones, dénudées - sciures caduques, décombres, de bauge en bauge crêtés, amincis, rainurés : la soif écarquille l’été sur un autel en ruine - pierre fendre - démence fixe d’une géologie du blanc : ses ères étalées sur un miroir de faille, parmi buis et cades, bestiaires d’ombres, absinthe sauvage, quand l’instant fait le mort, vacant dans un filet d’odeurs

non, alors, que le reste s’efface, encore moins s’oublie : le reste est posé sur la main près d’un Argus bleu ou d’une Miramelle : le reste n’est ni plus lourd, ni moins lourd qu’un criquet, ou qu’un papillon – dans le soleil il baigne, avec un peu de rouge sous les ailes


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 septembre 2017
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