Combat

L’homme, c’est de la langue, c’est du corps et c’est de la langue, si inextricablement liés qu’on ne les distingue plus.
Bernard Noël


foule grise non finie de traits, au centre nuit jeune, bien carrée dans ses cordes

la fille s’y bat avec un couvercle, tête de fer contre tête de bois : la ferraille assène éclairs, charroi du monde et langue rêche de bovin, et l’effacement du mot de la surface des images qui redeviennent d’eau, suspend aux clous du tapis des lambeaux de peau et des protège-dents - et aussi des photos de classe : le bancroche là au premier rang des tabliers à grille, poignets râpés menottés dans le dos et sourire au cordeau déjeté par le flash, tout frêle et grenu, les poulies d’os et de terre geignant dans ses genoux bleus, et ses lunettes brisées ouvertes sur un grand vide

le vide, toujours on y entend des coups, des gants de huit onces qui giclent à chaque détour par la leçon de choses, ses rives carrelées le long des prières du dimanche, où poussent des lèvres urticantes, des mains à oreilles rouges qui tirent le noir des ongles à la règle de fer - et ces bataillons de chiffres, qui s’abattent de nuit sur les pistes d’envol, traquant jusqu’au fond du ciel les semailles fraîches d’ailes et de cimes

danse la fille, tiens ta garde haute, ton jeu de jambes sous les néons n’abuse guère la nuit brute, et la tôle du couvercle décline mieux que toi la riposte, l’hypocrisie des amulettes et la patience des chapelets

mais danse, soigne ton allonge à l’endroit même où le mot t’échappe, c’est là ton habitable, ton poème réfugié - une encoignure où s’allume le corps des lettres dans l’entrechoquement de leurs bagages de chair, si bleue, si meurtrie de la rencontre avec la langue de naissance

cherche, cherche où ça frappe la phrase, le swing qui la sonne, la décroche des pendoirs de chambre froide, direct te la sort par le nez cassé, crachée avec les dents sur cet écran de page où ta forme s’agite, légère, sujette à faillir, sujette aux éclipses, rassemblant ses contours, s’usant à les souder dans l’épaisseur vivante d’une seule parole, et dans l’exercice ce qu’elle endure, te l’ouvre à ses contenus véritables, ainsi qu’à la résille souple des nerfs qui les portent, cette géométrie de l’explosé recomposé exactement, suivant les lignes de force de tes tensions propres

quand très vieux et très petit, sur le plancher en papier de verre dans la ténèbre salée d’un dessous de lit, le bancroche s’allonge en compagnie de ses béquilles, il le connaît, lui, le loup des bois qui tombe des mères avec lanières et crochets, tu les connais, toi, ses absences dans ta mémoire, il y fait des trous qu’il emplit de boue et tu connais ses silences de photo, où il pose aveuglément dans le vide étroit de ses lunettes, comme usé, tombé de l’arbre aux douleurs dans le creux de tes côtes - pardonne-lui ses offenses et renvoie-le à la foule grise, tu as des combats en route, et l’innombrable étranger, le plus proche, bat aux tempes, vient par l’allée des morts récupérer en toi ce qui lui appartient : donne, pars, ne te retourne pas

allégresse têtue, affamée de phrases au coup d’arrêt du matin : dans l’angle qui te fait face, ta forme peine à retrouver son souffle, suante et tuméfiée elle épouse les bosses du couvercle, à chaque pliure du métal un oeil se déchire, on y voit la douleur, avec un peu de son secret, toujours plus contraint et forcé qui se dévêt

le bancroche dit : frappe la fille, frappe, c’est gagné, à la reprise ta douleur, elle est à toi

 


Extrait de Personnage au bord, avec nuit, inédit.


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 octobre 2009
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