Nuit

funambulesque écrire, sur sa nuit infiniment tendue, avance vers le territoire infiniment grand de tout ce qui ne s’écrit pas, ces terres sur lesquelles aucun mot jamais ne jettera la moindre lueur – c’est pourquoi dans la tension il espère, car il avance sans mots, s’en étant dessaisi comme de poids morts : écrire veut voir là-bas, ce qui n’a pas de mots


risque qu’une nuit en bout de ligne,

soudain la plume ne déserte,

ne fuie dans l’éboulis où la feuille bombée,

avec ses racines de fil et sa terre trempée de colle,

ne l’entraîne loin du jour,

là où les pelotes d’écriture s’alignent sur les étagères à fœtus,

avec les nausées, les somnifères

l’éther étouffe la rythmique de la douleur

quand le travail s’affole,

dans ce clandé à fond de cale couvert par la tempête,

le clappement des ventouses et l’éclair des forceps,

entre les mains la délivrance vient,

toujours,

un bol où la petite viande rouge s’agite,

que la sueur inonde,

et sa langue rêve déjà dans une langue intacte,

donnant à voir le bâti du poème et son mucus d’amour,

qui s’égoutte dans la nuit défaite, épuisée,

alors la plume tombée déroule les pelotes,

compte les mailles sur l’aiguille des heures,

avance le premier point de la première aube qui enveloppe le poème,

à peine né de ce rêve

 


extrait de Personnage au bord, avec nuit, inédit


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 octobre 2009
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