Cyclades

Pourquoi n’y a t-il à n’importe quelle époque de grands sculpteurs que primitifs ? Parce que ceux-là saisissent dans un bloc de bois, de pierre ou de métal, une tension qu’ils éprouvent à même leur existence ouverte.
Henri Maldiney


l’idée d’une phrase levée, silencieuse comme une idole cycladique : libérer l’écrire, dans la tension, l’ovale lisse de la face – à l’intérieur – levée, elle couve dans le marbre deux yeux, une bouche, retournés, inscrits, côté noeuds, granules, nuit – l’écrire allaité à ces sources, pousse les murs, devient fort de l’inquiétude qui est dans les choses, qui est la substance des choses, lorsque annulée, en disparaissant, l’image brûle ses mémoires de chair – et leurs miroirs – laisse l’écrire seul, suspendu dans le vide, pour l’inquiétude – se loger dans l’écrire, l’inquiétude, sans objet ni support, dans tout l’espace de l’écrire, toute la place, poreuse, affamée, de l’écrire, mangée par l’inquiétude des choses – non les choses, celles qui ont fui avec la chair, les miroirs et les échos, la matérialité éclatante des couleurs, mais la substance des choses, cette inquiétude qui les tient debout et que recherche l’écrire, sa quête d’air, redescendre au vivant, au plus près du courant mais en avant, où la palpitation s’origine à la petite langue, l’allante, la venante, la résonnante au feu, la réfléchie en elle, retournée, vide perpétuelle, en pure perte d’elle-même, recommencée – où l’inquiétude là, prend naissance pour toujours – solide, liée à la chute, au relèvement, à l’étreinte, à l’étranglement – et dans les choses, cette bourre de salive au bégaiement – qui les porte – plus loin qu’elles n’iront jamais, sous la peau, dans les trous, les veines – inquiétude leur sang, des choses –

l’écrire cherche, de la figure fermée de l’idole, des profondeurs de la figure, cet instant où la nuit jaillit, intarissable – et crevant le marbre nu s’immobilise sur la face : éblouissante de lumière, la face du secret –

comment de la nuit, dit l’écrire, cette lumière ? par l’inquiétude, qui est des choses leur sang et que cherche l’écrire – non pour la penser, la voir ou la décrire, mais juste silencieusement, pour la fonder en son écrire pur, assise, têtue et forte comme une montagne, l’inquiétude, ne livrant rien d’une douleur, que l’écrire déjà, depuis longtemps ne sache, mais hissant au jour l’écrire, des profondeurs, jusqu’à la face de l’idole – comme le peintre sur la toile, sa montagne –

l’inquiétude des choses dans l’écrire-là, sans mots, sans yeux ni bouche, nous regardant de tout son poids de pierre, sans yeux ni bouche, l’inquiétude tranquille des choses


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 septembre 2009
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