Partie

la poésie est elle-même sa porte
Christian Gabrielle Guez-Ricord


partie j’étais c’était bien

partie je suis

à la fois loin des pages et tout à fait dedans, un peu plus perdue qu’en partant, un peu plus dans le doute et abîmée par le temps, un peu plus impatiente, quand langue n’advenant pas qui doit parler ce qui s’annonce, l’exil est espace de cage, ici vide, réductible à une plainte sourde, insistante comme un rappel cru de ce qui dure, quoi que l’on fasse, de quelque façon que l’on s’agite sur le théâtre de la vie, de ces premières expériences du monde forcément
catastrophiques – un peu plus inquiète donc dans la cage, sans langue pour dire ce qui gémit qui s’annonce, toujours en plaintes, en gémissements, et pourtant essentiellement silence, ou plutôt silence essentiel, attendant pour la mise en forme que langue me soit donnée qui n’est donnée que dans le noir, dans l’arbitraire de la nuit, et seulement si elle veut – donc attendant je suis là, vivant les choses, les instants les rencontres, l’oreille penchée vers cette plainte, pour lors obscure, une friche, un lieu sonore parfaitement inconstructible, auquel nulle nuit ne s’arrime de ces nuits laborieuses, que j’ai connues sur les grandes chaînes, certaines nuits, machines-outils usinant en leur centre, poétiquement au corps, immédiat, le mot, de ces nuits débroussailleuses de sources, jusqu’aux bibliothèques de visages aux titres effacés, reconnus au toucher, à l’odeur, jusqu’à la tache dans le noir, l’aveugle, comme circulant poète de nos os, n’ayant pas plus de couleur et de bruit qu’un mort, mais portant au plus haut ce que souffle veut dire, la vérité en face au démontage de l’être : inquiétude adossée aux nuits pour mieux l’écrire, visible de loin, de chaque point de sa page de peau, ouverte avec ses perspectives détruites, ses bords qui tombent dans le vide, à toutes les métamorphoses… – partie j’étais c’était loin, peut-être à chercher pour la plainte, le gémissement, non la langue qu’ils appellent, non la forme, mais une « peau » justement, une surface de transcription qui serait vivante – chanterait – garderait vivant ce qu’elle porte, et la nuit du circulant poète, on l’entrevoyait comme un réseau de veines, mais depuis, la nuit m’évite et j’attends, vivant les instants, les rencontres, de côté, à l’écoute, attablée devant peu de chose, devant rien – poète de gré ou de force, c’est apprendre à faire maigre, c’est apprendre à manquer - partie j’étais, je suis, pas une absence non, mais une rétraction inquiète autour de la mémoire, car même si je dis, répète, pourquoi la nuit m’abandonne-t-elle, je sais bien que c’est en moi, aujourd’hui, quelque chose qui ne la retient plus



© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 juillet 2009
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