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“et bleu est je et le brouillon la non mesure…”


… avant d’entrer dans la salle d’attente

difficile à dire, qui on est : les certitudes nous manquent, et surtout le temps pour apprendre

on connaît des choses

on connaît son bureau, sur le lit, les papiers les stylos, les coussins et les livres : Ginsberg au bord, très penché, solitaire aujourd’hui

Reverdy, Roud et Jaccottet en éventail, plein centre

le guide horaire de Fil Bleu, le coupe-ongles et la liste des courses

Bonnefoy, deux Bic noirs un Bic bleu, parallèles tendues sur les Récits en rêve

un carnet rouge ouvert à la page des migraines, la dernière, front sur des barreaux de gel aux petites heures, quelque chose d’approchant, des veinules et de l’éther, des oculaires en mâchefer

un cahier du Maigre fermé, on se souvient le pauvre, la nuit d’avant, qu’il partait pour un dispensaire d’ombre, nu avec des cors aux pieds

du Bouchet les yeux tristes, se haussant affolé, très beau, par-delà le flou des photos

Philippe Beck et sa Loire, élégante, toute en vague de pierre

Loire hier, entrée telle quelle, furieuse, dans le Sony qui s’en balance, parkings vides cause berges noyées, sous le Pont Wilson il y avait tant de bruit que le souffle et l’équilibre nous ont manqué, côté nord première arche, celle que l’on préfère

on connaît son bureau, donc, bureau avec couvre-lit pour Loire, dans le Sony qui attend

et Ginsberg sur le fil bord gauche, contemplant son crâne chauve :

alors voilà la mort

mon chaton miaule, et regarde dans l’armoire

dit-il et aussi, d’une colombe, d’une vierge calme :

une lumière éclate dans la main délicate de Dieu

ce même jour Reverdy musicien :

assis sur le versant profond d’une colline, entre les murs en creux, j’entends courir les signes plus vite que mes yeux

le jour pour André du Bouchet, continuant, c’est vrai :

mais ailleurs

encore

qu’à la surface de son lit

fractionné encore

ici non

et Jaccottet au même instant, tourné vers la fenêtre, car :

Tout s’éloigne et à quelle distance

ou serait-ce moi qui vous quitte

sans avoir l’air de faire un pas ?

tandis que Roud s’inquiète, par-dessus son épaule :

cette neige d’une nuit sous le pâle soleil rose

Qu’ai-je à faire, dit-il, de ces traces trop pareilles à celles des hommes ?

on connaît son lit, son couvre-lit, son bureau, et parmi les livres ceux qui couvrent le lit, nos invités d’après-midi, réguliers ou exceptions, de passage qui reviendront, allumés pour la nuit et qu’on lâche, hébété, à quatre heures au matin, vieux camarades qu’on empoche, sans plus même y penser, pour la route

leur monde colle à nos manteaux, à nos bottes, ses grumeaux ses éclats ses poussières, à chacun de nos pas déposés, ici et là comme au jeu de piste, avec indices et messages codés, une sente vers celui qui est peut-être nous, qui sait, ou lui ressemble le plus, dans l’incertitude où nous sommes, quand il faut dire qui on est



© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 janvier 2009
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