le Déluge

La fonction de réparation que possède la langue - fonction majeure - s’exerce ici, dans cet atelier où le passé, un passé invalide, inutilisable tel quel et source d’une souffrance diffuse et constante, se livre aux instruments du verbe et se laisse
opérer, sectionner, trépaner, bien que sans conviction et dans la résistance sournoise de ses organes malades, nostalgiquement et indéfectiblement attachés à leur mal.


Les malades étaient sales, ils allaient tous presque nus, certains même complètement nus. Les infirmiers leur couraient après pour les vêtir, mais ils fuyaient, ils ne voulaient pas d’habits, ils ne voulaient pas être couverts, ils prenaient cela comme une violence – un souvenir de camisole de force, peut-être – quelque chose qui allait faire mal, du feu, des tissus empoisonnés, des tuniques de Nessus qui mettraient leur peaux en lambeaux. Ne voulaient pas qu’on les touche, les lave, et même les regarde. Ici à La Capelette il faisait froid, il pleuvait sans arrêt, la cour devant l’entrée était un champ de boue, l’Huveaune avait débordé et des couples âgés n’avaient plus de toit ; c’étaient de pauvres gens, ils avaient échoué là dans cette annexe de l’hôpital psychiatrique de La Timone, transformée pour quelques jours en centre d’hébergement. Ils ne comprenaient pas ce qu’ils faisaient chez les fous, et craignaient par dessus tout qu’on les sépare ; ils s’inquiétaient de leurs chats restés sans nourriture, ils serraient leurs effets contre eux, assis raides sur les chaises de fer le plus loin possible des malades. L’un de ceux-ci m’avait échappé, il avait fui jusque sur le parking et se roulait dans la boue ; il était sans âge et édenté, il ne semblait pas avoir froid sous la pluie glacée. N’arrivant pas à le relever j’avais appelé du secours, j’étais moi-même trempée, je ne m’habituais pas aux hurlements, moi non plus me dit l’infirmier, la bouche pleine. Sans arrêt les portes claquaient, s’ouvraient, se fermaient. Des malades entraient pendant la réunion d’équipe, s’asseyaient avec nous, quémandaient du café, de la nourriture, des cigarettes, se levaient, repartaient. Une vieille femme sinistrée de l’Huveaune voulait qu’on téléphone à sa fille, l’institutrice retraitée du Cours Belsunce, et à son fils, le dessinateur – projeteur du boulevard Chave, afin qu’ils aillent à la cave récupérer les photos de famille, avec ce déluge disait-elle c’était urgent, c’était une question de vie ou de mort, et aussi rentrer à la maison, parce que la nuit, ici, c’est un enfer. Très bien. On va voir, c’est compliqué, on comprend. Une jeune fille en chemise de nuit s’est assise près de moi, puis s’est relevée me montrant sur sa chaise les traces de sang : il coulait entre ses cuisses jusqu ‘au sol, elle disait qu’elle avait mal. Le psychiatre parlait de Jeanne, enceinte de trois mois ; le père est un malade interné au pavillon B, tout le monde sait qui, il l’a probablement violée. Jeanne est une grande schizophrène, elle ne peut pas garder son bébé. Le psychiatre propose un avortement thérapeutique. Ces choses ne doivent pas se reproduire. Les viols, les avortements, les malades ? Silence. Qu’est-ce qui ne doit pas se reproduire ? A moi murailles : la terre m’abandonne. Je ne m’habituais pas aux claquements de porte, aux interruptions, aux apostrophes : Tais-toi donc docteur tu dis des mensonges. Soignez-moi. Libérez-moi. Est-ce que ça va s’arrêter ? Donnez-moi une cigarette. Tu me soûles. Je veux partir. L’eau goutte des plafonds. Le sol, avec cette pluie, qui se dérobe ; les noms, l’équilibre. On se défait, se recompose. Tous ces morceaux qui ne nous appartiennent pas. La jeune fille frottait ma chaussure d’un mouchoir en papier taché de son sang. On l’avait changée, habillée. Un peu plus tard on l’avait trouvée nue, à nouveau, du sang plein les doigts, pleurant. Chair hostile du réel, écroulée sur nous : je prenais des notes mais ça ne donnait rien. Que des mots. Lutte pour se dégager, s’éteindre, mettre tout son bien du côté du mur. Dans l’atelier près de Martial je soufflais. Il tressait des paniers, de grandes gerbes d’osier trempaient dans des seaux. Depuis que le bébé est né, ma belle-soeur ne veut plus de moi à la maison. Elle a peur pour le bébé. Elle dit qu’on ne sait jamais. Alors je ne peux plus habiter avec mon frère. Chez moi maintenant c’est l’hôpital. Un grand mot plein de trous. Désert. Plein de murs bien visibles par les trous. Personne. Il vaut mieux en rire, non ? Il a une voix douce, il est aimable, prévenant. Il travaille avec application. Moment de paix parmi la terre, les peintures, les découpures de papier ; les dessins n’ont pas de limites, les lignes courent sur les tables, les murs, les plinthes, le sol. Je fais un peu d’osier avec Martial, il me montre ; on rit parce que je suis maladroite. L’hôpital ça grignote, un peu plus chaque jour ; on s’use vite ici. Un jour on est tout nu, et après on n’est plus rien. Marianne crie dans le couloir, elle m’appelle : « Que crois-tu que nous fassions tous depuis la nuit des temps, hein ? Le mort ! On attend ! Hé ben moi j’en ai marre ! On parcourt tous les étages, on arpente tous les couloirs, on fait l’inventaire de sa malle de livres, on inscrit dans un cahier chaque titre, chaque auteur, elle a peur pour ses livres, qu’on les lui vole, qu’on les lui dévore, qu’on la mange, qu’on l’ouvre. Camus et Boris Vian, Michaud et Baudelaire. Qu’on l’empêche de dormir et de se voir dans les miroirs, qu’on la nourrisse. Qu’on l’écrive. Je ne veux pas être écrite, être un livre pour eux, un livre dans lequel ils apprennent. Qu’on m’ouvre. Je ne suis le livre de personne, j’ai des lettres parfaites qui me suffisent. Je ne m’habituais pas à son regard qui me fondait aux murs blancs. Elle en voulait toujours plus. Elle m’agrippait par les épaules. Elle m’épuisait. Tu es ma grande oreille. Mon témoin, ma soeur. La boîte du corps, ça joue, ça claque, c’est disjoint, ça ferme mal. Ca fait mal. Je suis folle de mère en fille. Vingt trois ans de vie. Vingt trois ans de folie. Il serait temps qu’on arrête, qu’ils me débranchent. Demande-leur, fais-le pour moi, fais quelque chose. Un après-midi je l’avais sortie en ville, sous la pluie. Elle s’amusait d’une bêtise. On avait vu des maisons, des vitrines, mangé une brioche, bu du chocolat chaud. Elle était cramponnée à mon bras, toutes les deux serrées sous le parapluie. Comme deux amies. Ce grouillement des autres dans ma substance salivaire : ne me laisse pas avec eux. Ne m’abandonne pas. Réunion d’équipe de treize heures : organisation du bal des malades à La Timone : quels malades pourront y aller, qui les accompagne ? Pourquoi l’information ne passe-t-elle pas dans ce service ? Qui l’accapare ? Dans quel but ? La pluie tombe à verse depuis une semaine. Effondrement des livres, des savoirs. Eviter les réunions d’équipe, louvoyer. Se dérober. A l’ennui. Aux discussions d’horaires et de vacances, à l’autocritique, à l’odeur du café dans les gobelets de plastique. A l’autogestion. Je t’écoute. L’équipe est malade. Parlons-en. Je t’entends bien. Quelqu’un sait quelque chose pour le porte-monnaie de Juliette ? On manque de draps, de couvertures, de savon. François est allongé dans le couloir, il pleure car il n’a rien à se mettre pour le bal, rien que son pyjama et la ficelle qui lui tient lieu de ceinture ; il sanglote, hurle, se débat, j’appelle les infirmiers. Si on ne supporte pas une crise d’angoisse, on change de boulot ; c’est comme un toubib qui s’évanouirait à la vue du sang, tu piges ? D’ailleurs, un vieux saigne du nez, un jeune l’a agressé pour lui voler sa pomme ; on mange mal à l’hôpital, la nourriture est insuffisante et sans goût. Le vieux me dit : « C’est comme partout : le monde est fou ». Un poste de télévision flotte, muet, dans le vide. Pierre T. : un visage à la fenêtre. Quand tu es là, dehors n’existe plus ; il n’y a que ce dedans, l’humide, la nudité, les odeurs de la misère, il t’envahit, tu parles sa langue, tu le deviens. Réunion d’équipe : des fissures travaillent nos paroles. Parlons-en. Nous ne savons qu’approximativement comment agissent les médicaments que nous leur donnons. Les sinistrés ont peur des malades. Que s’est-il passé à dix heures trente dans la salle de la machine à café ? Qui surveillait Pierre T. ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans ce service ? Si nous en parlions ? Qui veut en parler ? Qu’il parle. Liberté de parole pour tous. Je n’ai pas de lieu, je suis fatiguée. Eux aussi. Une routine de fin du monde sans cesse recommencée. Dans les chambres, dans les couloirs, dans les salles. La même déflagration au même instant qui te suit. Tu exploses, partout, silencieusement, inutilement. Te recomposes, ne te reconnais pas. Aucun visage ne pouvait être sauvé du néant. J’oubliais tout, je ne rêvais plus.
Un jour, j’avais longuement coiffé une vieille dame : « Vous êtes un ange ».


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 janvier 2010
merci aux 1037 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page