L’homme téléphonique (divertimento serioso)

Où irais-je si je pouvais aller, que serais-je si je pouvais être, que dirais-je, si j’avais une voix, qui parle ainsi, se disant moi ? Répondez simplement, que quelqu’un réponde simplement.
Samuel Beckett


structure métallique en plein cintre, voûtée, montée sur roulettes fixes : l’homme téléphonique, lézard anthracite et alpaga croisé sur cravate de chanvre, coincé dans sa voiture-tronc enroulée autour d’un platane, compte et recompte ses abattis

il se lamente, la pluie à raison de sa peine : le coup de grâce vient de l’armoire électrique et son arc triomphal

giclée du code pin, la tête largue ses dernières billes : tout à l’égout dans les échos de la mode, le roulement se demande si le marché vaut bien cette dépense de sang, alors que dessous, l’article de fond enquête, perdu dans les catacombes, sur l’affaire du jour : les femmes-chiens assassinées dont il ne fut trouvé sur le lieu du crime, avec rates et gésiers, que les soutiens-gorges en alu, leurs boutons-pression, leurs prises de force

que dire de la chambre noire, dans l’espace affiné oblique, où moitié mort, l’homme téléphonique triture encore son diaphragme flou, dans l’intention avouée de nous survivre, et même de nous emmurer entre quatre plaques sensibles et nous livrer tout chauds à la banquise, en texto d’un clic par effet tunnel, jusqu’au ciel, au grand collisionneur des coeurs, où nous passerons invisibles sur le corps alpha de nos particules, trop vieilles pour nous rejoindre en enfance, où nous serions retombés si les fluctuations de l’amour ne nous avaient soutenus de leur aberrations quantiques, si chaleureuses

que les femmes-chiens, grandes algues brunes, pétulantes mais sobres, aient mérité leur mort, seul sur le sujet l’homme téléphonique, sans doute, pourrait nous éclairer : de fait il fut témoin d’icelle, dans un tord-boyaux javanais juste avant qu’affolé l’assassin novice, ne jetasse à l’égout leurs parures dévastées ; mais l’homme téléphonique a mieux à faire, il attend dans sa voiture-tronc avec impatience, la désincarcération à l’annonce légale, par opérations spéciales et combinées, du fonds de placement ordonné dans le prospectus d’émission dont il fit une boule, et qu’il eut tant de mal à digérer ; cet oeil ne pardonnait rien, qui le fixait, du fond du panier de la ménagère

rien ne sert de hurler, il faut téléphoner à point ; l’homme- tronc se voiture dans son tiroir-caisse, chassant les jeudis noirs qui lui bourdonnent aux oreillettes, et des SMS, depuis son accident, grouillent dans les plaies de sa voix, y pondent leurs oeufs, des adénomes prostatiques, sans rire, qui lui arrachent la bouche

il ne peut s’habituer à l’idée qu’il meurt, est mort, ni plus ni moins qu’une femme-chien, pourtant c’est une idée bien vivante, sautillante et légère, et même apaisante, heureusement l’assassin qu’il rencontre, propose un coup de poing qui la lui enfoncera dans le crâne, pour toujours, et l’homme au tronc de pauvre, à la bielle coulée jusqu’à sa chaîne de montre, accepte, et bientôt dans la rue, de son extrait de naissance, il ne reste plus que le bordereau d’achat...

et aussi sa voiture, d’où l’homme-tronc pièce à pièce, remonte par l’échelle de prime la cote officielle et son cours de clôture, et vraiment, nager dans un compte de liquidation sans avis d’opérer lui importe peu, il a tant pratiqué la promesse d’action dans sa jeunesse folle, mais c’était avec elle, la femme-chien qui aboyait à la lune, tout chagrin qu’elle était toute noire, ça t’avait belle allure pourtant, cette vie d’agiotage, les tête-à-queue en suspension sur les sièges rabattables, les carambolages sans capote à la place du mort, et les contredanses, toujours en sens interdit, alors pourquoi le tord-boyaux, ces rendez-vous secrets dans la corbeille, ces mémoires pleines que l’assassin vida sur la voie publique, à Java, juste avant qu’à Paris il ne jette à l’égout les sous, les petits ruisseaux et leurs grandes rivières ?

l’homme téléphonique dort dans la carcasse pleine de mots ; il a deux trous rouges au côté droit, et déjà les pelotes s’y pressent, les bouts de chandelles et les avoirs, les aumônes geignent et les pécules crient, d’obligation il n’y en a plus, de crédit c’est sans espoir, et les secours tardent, d’ailleurs viendront-ils ? titre enfin le journal, car le taux de l’usure, vu l’absence d’air et la faiblesse des soudures, rend les marges impraticables

entre deux vidanges, seul l’assassin parfois quand il a le temps, et donc un peu d’argent, visite encore l’homme économique dans sa caisse à provisions ; avant-hier il lui a fait les poches, qu’a-t-il besoin désormais, ce tronc catastrophique, d’un téléphon qui plus jamais ne son ? d’autant que par le bloc cylindre, son épargne construction pisse sur la voie publique, le terme est passé, les acheteurs se rétractent, et les secours il le sait, ne viendront plus

Ah ! les actions de jouissance ! solder, apurer les comptes, réaliser, et deviser tendrement avec la femme-chien, en traveller’s chèques sur une île, hors-cote et sans contrepartie... Au lieu de ça la pluie, le bas-côté, le vertige, en attendant, tout seul, le versement libératoire


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mars 2010
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