Où s’arrête la terre

Nous sommes au tout début, vois-tu,
 Comme avant toute chose. Avec
 Mille et un rêves derrière nous et
 sans acte
 R. M. Rilke


on ne se souvient pas – on est immobile, on ne demande rien – assis, bien droit, mains posées sur les cuisses – juste, on laisse venir, on laisse faire – puis les choses sortent de l’ombre, en rampant – s’approchent de plus en plus près – flairent les chevilles, longtemps, puis grimpent le long des jambes – envahissent le torse, les bras – elles sont légères, fluides, on les sent à peine – quand elles touchent les lèvres, on ferme les yeux – ce sont des choses vives, impalpables – elles entrent dans la tête par les yeux, par les narines – elles font de la place, poussent tout dans un coin, elles s’installent – elles sont en pleine lumière, en avant – elles bougent, elles ont des couleurs, des odeurs fortes – elles sont familières, mais on les comprend mal – elles sont étranges – on est passif, figé, on est sans défense – on attend – on dit, ce sont des souvenirs – parfois, on leur donne un nom, une date – ça nous aide – on est sans respirer, avec ces choses, ces souvenirs – on ne sait pas ce qu’ils nous veulent

on part tôt, on dit qu’on va à l’école – on la dépasse, on marche, on a le temps – on descend bien plus bas, jusqu’à la voie de chemin de fer – il n’y a plus de maison, mais des friches, et de grandes fleurs mauves – elles poussent partout, comme les coquelicots – dans les craquelures du bitume, dans les carcasses de voiture, entre les rails, sur le ballast – ici, on est loin de tout, on pourrait se perdre – on pourrait disparaître – on voit ça dans le journal : sous un amas de pneus, les pieds nus d’un enfant – ne passent que de petits trains, rouges et blancs, qui s’arrêtent dans toutes les gares – ils vont vers la mer, les plages – les fleurs mauves sont poussiéreuses, on les secoue, la tête en bas, on fait un gros bouquet – on dit c’est la campagne – une campagne plus vraie que le pré, bien plus grande – écrasée de soleil, brûlée – au-delà de la voie ferrée, le tintamarre des camions vides, qui foncent vers les usines, ou les chantiers – on construit des cités, des immeubles, au bout des friches – les machines creusent des trous énormes, on coule du béton, on plante de longues tiges de fer - on aime les grues, au loin, ce sont des girafes – elles surveillent la savane – elles sont lentes et tranquilles, elles si grandes, elles voient la mer, les bateaux – parfois, des hommes travaillent, ils réparent la voie - la nuit, entre les pattes des girafes, des bêtes rôdent, des loups, des lions – avec des griffes, des couteaux – on se fait peur, on se dépêche - on repart vers l’école, les doigts sont crasseux, le visage en sueur, le souffle court – les pieds glissent dans les sandales, les vêtements collent – on offre le bouquet à la maîtresse – elle l’arrange dans un bocal de verre, le pose sur son bureau – on a aimé ça, la désobéissance, l’aventure

erratiques les choses, apparaissant, disparaissant – déconstruites, on ne sait où, par qui – découpées, suivant quelles lois – néanmoins on se sent à l’aise, le corps se cale dans la moindre parcelle, le plus petit éclat – mais ça ne dure pas, une seconde juste, un clin d’oeil – c’est fini déjà – une rue droite, avec des grues au bout, un quai de déchargement, un grand calme – tout part de là, et pourquoi

 

Où s’arrête la terre, 32 pages, est disponible au téléchargement sur publie.net, comme le précédent Écrits de la cage.

Sur Où s’arrête la terre : la lecture de Jean Prod’hom dans lesmarges.net.



© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 février 2011
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