sortir du rêve

« J’ai besoin autour de moi d’une certaine pesanteur, d’une certaine masse de délabrement, de ruine et d’abandon : sinon j’ai du mal à respirer. »
 
Robert Walser


appareillage de survie,

dernier sous-sol de l’être – on y ménage une fontaine
au bord des cils -

raide et fixe le bleu garde la plaine

de l’insomnie,

et son hygiaphone humide, qui se souvient de nos paroles – nous les rend non ouvertes dans l’enveloppe de salive

ce frisson,

celui-là même qui vient aux petites filles

dès que l’on touche à la mort

et qui dure

toute la vie,

jusqu’à l’espace blanc,

où le satin matelassé de la couche

étreint les épaules –

feuille de chêne,

sa terre d’enfance éparpillée sur la bouche –

tant de fois j’ai dit : sortir du rêve – nous arracherons au rêve ce qui est aimé, l’a été, le sera – nous sortirons du somnambulisme – nous cesserons de n’être que possession, désir de possession – hantise et distraction, tâtonnement – ce vouloir craintif mais vivace, même fissuré par la maladie du doute – nous n’attendrons rien – nous laisserons venir – ce qui vient, comme ce qui ne vient pas – nous cesserons de suivre – regarderons ailleurs – prêterons aux choses l’attention qu’elles méritent : concentrée, patiente – nous fuirons les fantômes bavards, les paroles aux quatre vents aussitôt dispersées – le sommeil debout et ses musiques, ses images - ses faux-semblants – le souvenir qui nous tire en arrière – affaiblie, édentée, la nuit obéira : docile, elle se couchera à nos pieds – nous irons par le visage de la nature, obscur, fermé, réconcilier les contraires – sans trace, irrepérables : car nous saurons nous faire petits, silencieux, immobiles – dans les trous, les creux – nous saurons oublier ce que nous sommes, qui nous sommes, avons été – pour voir les pierres, leur mouvement, les voir bouger dans le flux du monde, tracer leur route

tant de fois mais le corps – puits du rêve, piège

si peu à prendre, ailleurs que dans le corps si peu apprendre – rien, si vide, si peu à choisir si peu à faire, hors le corps, si peu à dire – tant de fois les mains, ces voyages de peau aller simple ces longues courses l’exploration sans fin, cette chasse, cette quête, ce goût sans fin du corps à la bouche à perpétuité une fois goûté cette chair cette faim qui use, qui presse, où dans le tremblement de l’amoureuse fatigue, la marée des rêves bouillonne - menace de nous réduire à une ombre enfiévrée, un îlot d’absence qui tourne sur lui-même, hors temps – existence possible, la plus petite, tout petit espace possible, rétréci – le corps – mais

tant de fois j’ai dit : sortir du rêve –

mais le navire,

portant toute sa voilure vient à nous,

illuminé

d’un grand cri électrique,

plus bleu que l’effraie barbelée de pare-brise

dans le sang des phares –

vient à nous enfin, le navire,

rompant de la proue le béton des chapes –

monde flasque,

retourné contre le ventre amnésique,

visages loin de leurs baisers

sans octroi ni dédicataire

confinés dans l’indifférence

de lèvres froides,

navire les déloge, navire les délivre –

écho, froid,

temps de pauvreté

dans le chanvre et l’huile,

entre les piliers de soutènement

ce box matriculé de gris,

épiderme lacéré du sommeil

qui ne retient plus rien,

navire le délivre –

plainte qui tremble de dire le seul dire qu’elle possède,

qu’elle ne parle pas,

auquel elle n’entend rien,

qui fait juste surface

comme un sel

sur les paupières,

navire la délivre –

ceci est le navire, en son approche,

ceci est mon corps,

ceci est la nuit où que je me tourne,

et leurs images de mort

où l’on aime –

tant de fois j’ai dit : sortir du rêve, mais là, toujours, le seuil vacille, recule

le rêve tarde à tomber du corps à moins que

le corps

ne tarde à quitter ce rêve

alourdi de navire, cri et sang, corps et bouches braillant dans les langes de la mort, cet incorrigible, tout ce que fortifie la nuit avec à l’arrière un préavis de naufrage dans ces vibrations de l’espace tendu à craquer : l’incandescence du vouloir couler, extrêmement blanche, appelant vers les sables sourds, vers les madrépores des derniers paysages, pensée libre, étonnée

entre-deux,

au dernier sous-sol de l’être,

sortir est un mot difficile –

un peu de couleur,

un reste, là, qui cherche son obscurité,

fait signe


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 juillet 2011
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Messages

  • c’est simplement bigrement beau comme une larme au coin des yeux d’un ami et qu’on se demande comment on ne lui dira pas qu’on a vu

  • c’est simplement bigrement beau comme une larme au coin des yeux d’un ami et qu’on se demande comment on ne lui dira pas qu’on a vu

  • Oui, très beau, à couper un peu de souffle, juste de quoi laisser respirer pour lire...............ouhh !!J’y reviendrai........bises de coeur !

    Voir en ligne : allerauxessentiels.com

  • Vous avez su me faire pleurer comme un grand poète surréaliste, tel René Char vous nous transportez dans vos rêveries, fulgurances de l’âme, merci de cultiver votre talent et plus encore, de l’exposer ainsi. Vous contribuez à me faire aimer d’autant Internet, source de créativité et d’exposition de tant d’artistes méconnus, délaissés du système élitiste consumériste, qui n’a pas toujours de goût. Merci pour le sel de ces pages, merci pour ces larmes, je m’en vais vous lire de nouveau, impatient de me sentir vivant, puis mourant, et renaître à ces lignes. Bien des choses, que le temps vous laisse prendre, de son intime percée.