d’air et de bleu

« Il y faut l’espace du souffle »
Antonin Artaud

« C’est l’air. L’air est à moi partout »
André du Bouchet


pulmonaire fleur
violente éclose,
oracle du pays rude à l’ubac définitivement –
dans la mousse et les eaux froides, la respiration nue
regarde,
les lacs ne ferment pas les yeux que la souffrance, le plaisir, font immenses,
et sous la forge du front, couronne rouge fondue aux tempes
d’épines,
pulsant le fer dans le calice ivre,
le lourd levier des glaces –
matin taché de migraine où sel d’usure lèche,
mord et lèche,
mord à féroces feux de cris les parterres à vif et leurs alvéoles de sève,
ce qui fait sang déchiré,
stigmate,
matière molle et grise,
ces pays vieux,
de sols craquelés, de lichens, de grincements de dents –

l’air,
d’abord l’air,
froid du vertige net coupure haute, puis nausée de grand-angle et ses bougés, ses flous –
ce grain de glace de l’air dense, dur, et l’étrave dans le lacis de rameaux secs soulevé de râles : un peu d’écume
aux lèvres -
cage sourde, coeur par à-coups dans ce vide, battu, jeté –diaphragme ébrèche, petite lumière qui s’englace dans la faille : air étoilé vif, rouge plèvre –

au-delà des mains les terres ridées
du sable, et sous le couvert des draps,
des feuilles,
l’inexorable décrépitude
des glaciers noirs –

l’air
cisaille
l’azur,
ces grands plans de faiblesse poitrine ouverte,
comme offrent les schistes
au ciel,
dans l’écoulement de cendre
du temps, dans l’épaisse lumière –

froid dépouille, mordille incise
fripe,
froid fibre à fibre décharne,
mange vive au lit malade,
fanée,
gisante pure,
grosse comme le poing
la figure,
loin des îlots fermés sur leurs lampes jalouses et des voix qui se brisent au défaut du langage, et qui aiment,
loin de l’ouverture claire,
de cette présence où le baiser de toute figure,
extrait radieusement
un visage unique –
mais le froissement le coup le rétrécissement sans verbe et sans ombre de rêve,
voilà ce qui vient,
toutes les images floues des zones amoureuses,
ces formations meubles, débris mesurés entre les os transis les allées nerveuses, les souvenirs,
les arrosoirs les pelles, comme ces fleurs de gravier fou
poussant des doigts les yeux dans le coussin de cervelle :
au moulin de la nuit qui migraine et migraine,
prière là,
d’en finir –

au bord de l’air immense et très rapide, laissée : n’a plus corps d’un bloc la chose, n’a plus souffle là,
aux confins du mur et de la dissolution elle est un horizon posé menu,
sur la trace d’une mer très belle en train de se défaire,
n’a plus corps d’un bloc,
la chose,
abdique l’humain à sa fenêtre de douleur,
libre,
sans plus la fatigue du dire, du parler,
de lier la parole indissolublement au visage unique,
vu dans l’espace vide, ensoleillé,
et d’aller avec les heures et les saisons d’un seuil à l’autre, porter ses pas sur la terre qui sonne,
d’aller
à la rencontre
de la face humaine :
sans plus cette fatigue –

n’a plus corps la chose,
n’est plus monde allégé de tout le poids du monde, mystère du ciel au-dessus de la terre et qui ne demande pas
à être élucidé –
n’est plus vitesse,
folle là-haut volant dans la soie de l’air et qui tranche et sanctionne,
et brûle et couche de son souffle les mots dans la poussière,
et n’a pas de souvenir n’étant tout entière
que l’instant éternel
de son vol –

mais elle est cette chose de fièvre, de migraine,
mouillée de désir,
de rosée et de peur au léger dégel de l’aube,
mais sans corps pour le dire,
d’un bloc ajournée séparée de soi
et prise,
de part en part comme matière muette et pulvérisée
prise,
forcée,
couverte dans une pleine lumière d’arrachement mais sans corps pour le dire,
ses lèvres juste traversées d’impersonnelles routes et de langues brouillées de rouge comme des fruits sales,
et son nom mis à nu, sans père ni mère et chassé,
raillé par les crécelles du vent,
tête perdue dans le fracas des eaux,
plein bord roulant
des puissants débits qui soumettent le monde et le courbent,
et sans corps pour le dire,
sa peau dans le terreau noir d’un ciel qui s’émiette et se troue sa peau chaque nuit qui se troue sous la griffe
des bêtes,
fouisseuses de ventres,
de solitude et d’étoiles,
mais sans corps pour le dire,
sa peau chaque jour,
comme un suaire aimé
que l’aube,
de ses mains de petite mort
lave et répare –

quand chose d’un bloc n’a plus corps,
et retourne à la paix opiacée,
suffocante,
de la nuit chimique,
ce qui reste de bleu, alors,
d’air et de bleu,
ce qui reste de bleu vivace,
bleu de brasier au bout de ses doigts,
haut bandé sur les premières lueurs
qu’elle ne verra pas,
bleu d’une seule venue qui pointe, là,
regarde-le,
il strie la terre
et la mâchure,
d’un large trait qui dure,
l’étreint et l’excède,
la transfigure


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 avril 2012
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