Michèle Dujardin | « Soir nuit », 2017

« matière-nuit, inlassable — couleur bleu brut à son plus grand déroulé, mouvement répété, qui tant au vif nous creuse : nudités ascendantes, corps simples — fluide froid, résistance des contours : l’arc, le ballast sans visée, le gisement profus, aveuglant — être seul — mécanique céleste »

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dire
« Si l’écriture a sa source, ça pourrait bien être là, entre chien et loup, à l’intersection indémêlable où la charge du jour nous est laissée sur les bras, avec nécessité malgré ce poids qui nous déséquilibre, de négocier au mieux l’arrivée de la nuit : tangage et vertige, sans respirer, comme une marche inconcevable sur le dos de la mer et qui dure jusqu’aux premières lumières. Espace difficile, équivoque et trompeur, toujours sous condition d’alarme et de ravissement ; et pourtant propice à un dire qui a si peu de lieux. L’occasion est furtive, à saisir, donnée toute simple par la mort des couleurs, l’effritement progressif des phrases, leur prêt-à-parler assourdi qui se délite, tombe dans le silence, et l’étourdissement léger, l’oscillation de tout l’être et l’inutilité du moment, détaché, sans emploi : reste alors un vide si on l’accueille, comme une plage. On y a froid, on y est seul. Et c’est beaucoup de sable. Mais l’inquiétude y fait lever des oiseaux que l’on n’attendait pas. »

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Michèle Dujardin | « Soir nuit », extrait


LE SOIR EST MINÉRALOGIQUE : incisif, lamellaire — radié — plumeux — à facettes et ocré — muet — avec des bleus, des pesées contraires — clivé — des atomes serrés entre des visages déserts — en attente — une pierre transparente — qui s’évapore

d’ailleurs les toits n’ont plus d’aplomb, ni de lisière : un bleu prolixe entre rien et rien — coalescence des blocs à stries, leurs murs, leurs gouttières : toute raison démise dans la couleur — le tiret herse l’or, c’est le soir — le ciel est imbibé de silence

le soir est un lieu progressif, lentement déserté par l’abondance — non pas manque ni tristesse mais confortable extinction de tout éprouvé : désamorçage à la fenêtre du mouvement et de l’attente, de la fébrilité — juste prendre note du ciel, bleu austère et détaché — la retombée puis le silence — cette pause, ce repos

font passage immobile, au ras des rues, asphalte et miroir inclus : des phares, infime abrasion scellée : départs, fêlures — les bornes, les velléités et les charmes, les sentes sans progression où les murs s’égarent : un bruit d’eau les redresse — l’espace a jour rompu, dans la brume : impossible toucher, comme une chair en souffrance : le soir est visible partout

attente du mot qui nous cherche sur la pluie qui tombe : tourner sept fois le stylo dans sa main — croquer une pomme, caresser l’instant, sa pointe fine : le soir — suivre lentement ses propres déclivités : ramasser, étendre — resserrer, repousser — fixer un flux trop relâché : erratiques, des segments sont perdus — des îles — un jour, des possibles y mûrissent, malgré tout

le soir comme un sable dans la cuve à lumière : ça pleut dans les nervures, le carnet nourrit toujours son quotidien d’usure, on ne sait comment — et l’achemine sans bruit vers le peu d’espace que la lampe n’éclaire pas : il lui faudra dormir dans la germination des ombres, où tu l’oublies

stratigraphie passéiste du soir — évaluation amoureuse d’une couche de déblai : souvenir et sa petite ruine, sa correspondance manquée — heure de guet, maigre feu de réverbères : l’aimé avance avec les ombres, au loin, dans le tambour des doigts sur la fenêtre — le soir est bleu et la séparation intense

avons aujourd’hui pataugé dans la vase, visité des îles instables, fouillé la berge crue et ses matrices vitreuses : petits cristaux fêlés d’ivoire — effrayé l’oiseau des cimes, au centre d’un bois noir dressé à l’aplomb d’une pluie éphémère — humé l’afflux de sève dans un vertige rare, jusqu’aux pierres livides au ras de l’eau : c’était vers la zone très mince, un peu au-dessus de la terre, où l’on va confiant contre le soir en marche.

Au loin, sur le mur : écriture d’écailles, de fissures : originaire du soir elle ligne, mais sans rigueur, les contours d’un malaise expansif : elle élude et élide, principalement. Et ne dit rien que je ne sache déjà : que le soir est ici pour toujours, qu’il pleuvra demain, que l’effritement, progressif, est réel, et aussi qu’à la fin les plus belles fractales fatiguent dans ce dédale d’ennui. Et même, qu’il y a cette présence, où il ne vient heureusement rien. Tout le séparé je le porte le soir, dans les petits glaçons de fer, leur tintement sur la route.

Îles des hautes latitudes. Béton sourd, marche lente. Barres d’immeubles, parkings vides, ponts flottants à la renverse, et partout ces lichens à chevelure électrique sur les dalles de pluie, qui brûlaient. Je rêvais que j’ouvrais des portes et le ciel m’appuyait. Le soir, l’attente souffrante, ses foyers fragmentés par la foudre, les rocs polis coiffés de rouille et les dômes de marne, les trembles, les barques à fond plat sous les aiguilles de glace, tout obéissait aux lois impératives et subtiles de l’intersigne : je voyais.

soir beau registre, grand ouvert : fait son modeste été indien, avec des ors et des bleus, la vigne le long du mur et les fleurs lourdes qui débordent, comme une grande fatigue violacée, et pourtant le vent du soir n’est qu’une brise légère, on pourrait passer son chemin et que tout demeure ainsi, mais il faut soutenir les fleurs, voir brûler leurs corolles, les écouter se faner

cette frénésie qui prend l’oiseau, le soir, dans le jardin, cette inquiétude : sans doute l’approche de la nuit, le bruit d’ombre alors qui travaille son chant, le sape tel un coin glissé entre les notes et en brise là tout l’avenir — et pourtant ce calme, le monde qui respire, moi qui écoute

trouble du seuil, des prémices : rêverie par strates — cendres plastiques, retrouvailles : avec surrection d’empreintes — le soir, l’attente : une chose de tout l’être, qui tombe — son espace de jeu — roulis, marnage faible, intime joie — édifice de petites ténèbres : les chambres à magma, le tremblement des lèvres — l’angle du lit avec le plan de la vitre — les notes dressées comme un afflux de sève

du désarroi connu à l’approche du soir : que le soir est interminable, que le jour et la nuit sont fictifs, sortes de suspensions momentanées de son halo intraitable, de ses nichées de présages, et aussi que la mer est fermée, elle, au mystère du soir : elle ne fait qu’y reprendre des forces où aiguiser des nuances, effectuer la pesée quotidienne du ciel, y retremper son souffle, ses profondeurs : elle n’y mène nul troupeau et ne participe en rien à cet écartèlement de l’instant si densément douloureux quand les terres nous environnent, et c’est pourquoi nous sommes en paix lorsque nous marchons sur la dernière laisse, écoutant craquer sous le pas les coquilles vides, dans l’algue et l’écume : alors, nous traversons le soir sans y penser

Il y a le fer glacé des rampes, le bois que l’on rentre et les berges de dégel, les nuages collés aux vitres comme une foule pauvre, en guenilles. La porte refermée. Le feu. On y devine des figures, un parler sourd de nuit qui vient : on y ajuste des bleus, quelques noirs. On dit : parle-moi, on est déjà parti. Le ciel est haut et sec.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 juin 2017
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