Robert Frank, ou la saisie tout vif de l’imperceptible

Le réel brut ne donnera pas à lui seul du vrai (Robert Bresson )


sur un plateau argentique, Frank nous livre ce que jamais nous ne voyons, ne verrons, n’avons vu : le regard de l’autre, à l’instant où il s’absente du champ, loin de nous, ayant quelque chose de mystérieux à voir, et d’urgent, dans un ailleurs où nous ne sommes plus rien, ou radicalement nos vies, nos corps, nos mots, sont effacés d’un monde qui devient le sien propre, à l’autre : une solitude impénétrable, souveraine, désirée dans la nuit, dans le désert ou dans la foule, comme une source d’eau fraîche, un repos, d’où il pourrait bien, qui sait, ne jamais revenir

cet instant de l’échappée, Frank le voit, lui, et le note : extraordinaire intuition, bien au-delà du tour de force photographique - présence humaine, et présence à l’humain, pleinement empathique, comme un matelas de lumière où rebondirait le regard de l’autre, avant de nous quitter – il en resterait cette empreinte un peu floue, ce témoin que Frank nous passe, d’une détresse où nous reconnaissons ici et là quelques traits de la nôtre, mais qui est une autre, celle des autres, dans leur monde autre

le passeur, comme retiré dans l’ombre de ses portraits perdus, montre ce qui est vrai, le plus frêle, le plus doux d’ un visage qui coule – et du brouhaha des rues, des snacks, des jukes boxes, des fêtes, on n’entend rien : on voit ce qu’il montre, ces regards-comètes qui les traversent, portés par des flèches de néon et fuient, là où tôt ou tard nous les rejoindrons- mais sans les rencontrer, car impartageable est ce lieu ouvert à tous que Frank, de photo en photo apprivoise, organise, meuble- cousant de main de maître un abri où nous allons, admirant la beauté de nos solitudes intouchées, côte à côte, l’une à l’autre se réchauffant

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LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mai 2009
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