la bouche a cela dit

« Il est possible de dénuder au fond de chacun de nous une fente qui est la présence, toujours latente, de notre propre mort. » Georges Bataille


La bouche a cela dit d’un nocturne pouvoir : les ruses du vide.

Je tourne en moi une fatigue dure, d’alluvions très fines dans la mémoire crue : ce goût de fissure, quand je préfèrerais ne pas.

Souche fait ras, d’une seule nappe, au réel saturé : j’ai souvenir de morsures, de lèvres charnues, à la vague brisant de petits coins de terre. Les mains sur son visage, ses graphes souples, ses dents cruelles, ses mots. Ses drames de lumière. La vie.

Poids compilé des incendies de moi-même, cette neige de l’instant, toute bleue, toi que j’aime, est en jeu.

Pour combien de baisers, l’ombre droite se déchire, bave dans le bronze, quand je nous vois, et ces pailles du regard : tour à tour d’un combat d’une douceur nouvelle, qui dérobe, dissimule, îles aux marches du Nord où des printemps déserts, dans les sifflements de pompes à pétroles, nous couchaient nus, tu te souviens ?

Tout ce qui fut rêvé, incréé, s’est éteint.

J’embrasse la vie lentement : l’âtre de pierre cette tête, aux lèvres blessées, aux charnières obscures, trop plein lamé de chaque parcelle, je n’y veux pas mourir dedans. Joues et ravins où mordillent les larmes, le message des noyés, la salive, ton nom, je n’y veux pas mourir dedans.

Je prie l’amour, j’aborde, chavire du coeur à sa coupe de verre, changeant ductile, plan par plan et de rupture étroite : je ne te connais pas, qu’il pleuve ou qu’il vente j’écris, je t’invente, nous sommes à l’aveuglette dans un même mur.

Bosselé en dedans, qui vend aux morts des couleurs et de l’air, le désir s’érode selon les failles de détachement : des boues et des îles, des villes, mais aussi le corps, la terre ferme, commencent à réagir plastiquement : il est tard. Le chemin s’élime, la pierre se crispe sous le vent. Des grains brutalisent les mots. Il reste en bloc une attente mobile, toi que j’aime, des méandres ou non font ces berges concaves, où tu me cherches : je suis un feu de hasard, de silence, dans le grand allogène de nos géographies mortes : la beauté simple, fluente de leur sable, leurs blancs matériaux de galets et de sel.

Quais italiques et ciels dressés aux écritures consanguines, houle amoureuse ici-bas, frêtant des braises pour le transport du cri : d’où tenions-nous ces ancres, ces chaînes, ces havres de papier sans but, sans localisation possible ? Commissures bégayées, incertitude des syllabes : dans ton rire même, les éboulis de gravité, les mortes-eaux et la césure.

D’être seul la trace, pleine terre, soc fend le gel avec les mains dedans : la bouche à plaisir reconduit l’alliance, les pentes d’équilibre, et tu aimes en migrateur, sans plus nous voir, ces froids labours séparateurs du monde.

Infinité de points reclus dans la quadrature mate, y salivent des lampes : sur le ventre immobile, la langue est implicite. Serait manteau d’extrême limite, quand est rendue des doigts, avec lenteur, la collerette grasse et ses résurgences : à l’aplomb de ton corps, se disperse le mien dans ses propres cendres, et revient.

Foyer d’étrange et syntaxe liquide, j’embrasse la vie, je ne meurs pas dedans.


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 janvier 2014
merci aux 680 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page