ce qui fait qu’aveuglante

« On voit un tableau tout de suite ou on ne le voit jamais. »
Cézanne


à la fourche, langue trie la valeur des bleus, ce qui fait qu’aveuglante, la nécessité d’écrire déconcerte : d’office, elle est dénuée de toute forme – on en voit le cadre, qui a l’immensité d’un oeil et les bornes d’un ciel

tourne en cette toile, peu à peu, le papier des jours avec son grain d’usure, accidenté, rétif, et ses couleurs pâles : frottant du doigt, on écoute la trame, on jauge sa résistance, la qualité des surprises qu’elle recèle encore, des ressources, des possibilités : et peu nous importe leur rareté, et qu’après, bientôt, nous n’ayons qu’un blanc nu, jusqu’à la fin et sans recours

ici et là des voyelles seules, que la chaleur immobilise, éparses, couchées dans les blés

on s’éloigne, et les heures profitent à la montagne sacrée : leur poids de plomb la découpe dans un silence opaque, aux yeux fermés : un monde s’y rêve dans la progression des couleurs – par les racines de la terre, monte un ocre d’or, ou un Sienne, un noir d’ivoire : la phrase y crayonne des sons et des odeurs la chavirent

mais un souffle travaille les bleus, parfois ample, parfois difficile, comme cette oppression à l’entame du trait - puis on se lance, on bascule hors du cercle, on entre la mer dans le poignet qui vague, et le dessin émerge d’un mot, de son galbe et ses linéaments, de sa scansion

ligne a visibilité imaginaire, dessous d’illumination : d’approche à néant, liberté s’ensuit qui remaille la couleur, et la chair animale, sous les doigts, sous la dent, revient obstinément

un bleu est à naître, à la disjonction mousseuse d’un bougé et d’un vide, dans un chaos de jambages, de fûts et de hampes : lettres sont insoumises, errantes, détachées

l’obsession est de rétine : persistance voit des locaux désertés, ce qui n’a pas de mots et que déshérence texturise : un entrelacement d’absence, avec cet ange intermédiaire, pensif, aux ailes fanées, guettant le regard des choses : un regard un jour ou l’autre, qui finira bien par se tourner vers nous

pauvre, la bifurcation traverse le sommeil, le flou des contours offre au hasard ordinaire, des bords amovibles où passer de nuit, en contrebande, un arc de foudre purgé de tout fluide : des figures métallisées oblitèrent la page : chaque sexe loue cette indétermination des lois, le bleu ignore les limites, et les marges dans la solidité des assises, s’ouvrent à la germination

complémentaire, une couleur s’arrache à sa famille d’adoption, un mauve fuit le modelé qui l’échine : tous les soirs à l’Estaque, d’un seul coup d’archet, un pin abolissait la mer, dont il fallait bien que la découverte, fût toujours recommencée

la rature effiloche, ou surcharge, ou nourrit : surcroît de repentirs dont la phrase se joue, à moins qu’il ne la coule

nous ne saurions restaurer la puissance d’un grès rouge, enfermé dans son illusion de braise : nous traçons des roses statiques, ça peut être une phrase, et leur exécution rabat un rideau de fer : tête tombe dans un panier d’aplats, estompes et demi-teintes : nous y chercherions la vérité toute peinte, que nous n’aurions pas les yeux moins fous

ligne a composition satisfaite, de ce tour musclé, hardi, où l’on brûle ses vaisseaux : terre facture un style de sueur et de sang, un chemin rude : la touche en soubassement arpente cônes et cylindres, nous n’avons plus que cette disponibilité oblique où convergent des ombres, ce déséquilibre léger, cette ivresse : presque nous croyons le tenir, le bleu, dans la couleur violette, la cadence imparfaite, très belle et froide, et liquide, de quelques mots

au nombre du contour, l’or est obsolète : pourvu que la lumière soit juste, la nature embrasse chaque ligne du cahier : la montagne, de son volume et de sa masse, creuse l’écrit et lui imprime son rythme, poussant au vertige la gradation des mots : on y sent le thym des hauts calcaires, la rencontre des plans dans le soleil, la montée d’une musique, un point bleu : il n’y a pas d’événement

il y a une montagne, et son texte construit : le grand visible, les mots, la verticalité du socle


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 mars 2015
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