soir désormais de face

« Dehors est un éblouissement obscur »
Jacques Ancet


soir désormais de face, aux abords de la terre, en dansant : quelques bleus très beaux, ciel total à la courbure parfaite

parfois, je ne sais pas où je suis : seul compte le mouvement, qui me donne la lumière

perdus, nous avons en un regard l’entière force pour dépecer le destin, ouvrir les ombres en deux, déloger le chant des grillons, leur soleil au reposoir factice : puis la vérité montant d’un trouble : où sommes-nous ?

sous le mot, sans doute, dans la cathédrale aux mélèzes : la sente des draps longée sur une courbe d’épaule,
puis au matin du lac un itinéraire se dessine, simple geste de ramener à soi une odeur encore chaude :
pourquoi là, avec des barques refermées

je m’assois et tout armé le fleuve naît du soir rapide : rétréci, aminci, absent
des lames d’accordailles, vibrant d’oiseaux
avec des traces, des rousseurs, l’approbation de l’écho : le hasard nous touche à cet endroit de ma joue qui repose sur ta poitrine, dans l’espacement des couleurs où la caresse se précise : je ne peux te dire plus que la petite peur avant le saut

parfois, je laisse monter à mes oreilles le bruit de toutes les usines du monde de toutes les conversations du monde de toutes les villes du monde comme un énorme train fou de terreur
comme le rêve où nous poursuivions l’enquête dans la neige de l’ornière :
le meurtre, les traînées de sang et les touffes de poils,
les entrailles de la bête,
la coulée bien droite au fond du deuil quand on ne sait où paître : encore et encore, du bout des doigts taire les yeux du mort,
sa nuit qui ne finira pas s’active lourde,
près du matin où la pelle racle la pierre du seuil :
sonne le blanc de l’engelure,
les mots s’étoilent :
petit saignement de surface

parfois je ne sais pas où je suis : ce où qui nous occupe, sa ligne du moment,
qui se perd

je me cale là, dans un trou de mémoire,
les plages viennent si proches, sans ratures, la ville est derrière dans le rond aveuglant de la lampe et je crains qu’elle ne bouge,
et je ne veux pas la voir,
et je préfère serrer dans la brassée de sable ronde le crâne luisant de la terre : des flaques de toute merveille, en pleine lumière,
bien qu’ailleurs abouchées à l’attente, au soupçon, aux visions clandestines (amont d’écriture à fouler, à carder sur la faille de langue pâle maladivement sans lest, sans approche)

parfois je ne sais pas où je suis quand les aiguilles cousent un matelas de chemins vers la tempête, la surface outragée des choses : côte à côte dans la neige, un soc rouillé, un rongeur mort, et les marques rouges sur le tronc des arbres condamnés,
et dans le flanc de la montagne
qui s’effondre,
la fracture fraîche,
le grondement,
la progression des roues géantes et de l’acier

parfois, je ne sais pas où je suis sauf le vide que je reconnais partout

oeil fluide d’un corps dispersé – en déplacement – en quête – creuser l’échange ciel-succion du sol : travailler sans relâche sur l’insinuation des mousses dans l’ascèse des roches : observer – du pas enfreindre l’eau, les rayures saccadées, innombrables, lits diluviens d’encoches, leurs petites vitres, février doux brisant la glace, le très salin marché d’un vitrail de vent

principe anxieux d’infinie source,
à voir soudain,
mais pourquoi là
parfois, je ne sais pas où je suis : l’élémentaire transporte

contre moi, ici et plus loin : un lavandin perdu de guêpes dans la cassolette de pierre, l’aval du ciel planant sur un delta de cirque : la scène des érosions,
le pont rouge,
la mer

nuit montant des peaux, même orient dans le brûlis des gestes, le simple mot : soir livré dans un fût d’entailles, l’exacte neige au rendez-vous d’hier

parfois je ne sais pas où je suis

dans l’intervalle, rien : la carte usée des solitudes laborieuses, les notes, l’hiver,
le cadre de la fenêtre


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 mars 2016
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