foyer courbe

« Ce qui est voilé, ce qui est enfoui en soi, voilà l’unique contenu de la révélation – la lumière n’est que l’avènement du noir à lui-même. »
Giorgio Agamben


foyer courbe, plafond étroit, sol en grand vertige : entre la berge et les jambes la mer dressée, à contre-fil du fleuve, du crachin qui rince les plinthes, des lignes du carnet et ses mailles d’usure : chaînes de notes à mi-mot étirées vers l’aval, zébrées de couloirs, berceuses noires, nues sur le crâne des pierriers comme épluchures combustibles, volées de paroles : ici brûlé, douleur fantôme, dans la même question : ça tombe aigre et de toute force, qui de nous doit mourir puisque le jour commence

par où je dors l’éclair s’engouffre, ne te réveille pas : le nerf qui règle l’aplomb est malade, et la peur des portes, des seuils déchiquetés où la glace se disloque, roule masse, bouillie de lettres sous la dent : la salure est pâle, la mâchoire souffrante et le baiser avorté mais la nuit reste belle : la lampe bruit, ne te réveille pas, je dors au bord sur le flanc, l’interstice, duvet de courtes graminées dans un rideau d’abrupts : une vitre au drap de l’autre, des reflets, peau contre peau j’ai tout sur le bout de la langue, laudanum dans les mots du monde et puissant roulis : la course de l’été, la nappe sur l’herbe et ses bonbons d’ébénier, le bouquet de ciste avec, au bout des doigts, la frise aiguë fêlée des vagues qui blesse, qui taillade, ramène hier à la concision d’une fenêtre

la lumière s’accroît d’un ton fauve qui fait autorité : qu’est-ce qui doit mourir dans le prisme, dans le sable sans sommeil qu’est-ce qui s’alite, ne peut se lever et débite, en gros blocs, la trajectoire de sa vie quand on s’inquiète, tourné vers le mur, de ces petites taches noires sur la chair de l’heure, moisissure, pourrissement, ou de ces mots divaguant dans la continuité de l’oubli, caillasses qui émergent entre des langues crevassées : rien ne s’étreint des corps que leur manque multiplié par la distance, je dors, ne te réveille pas ce sont des notes

ciel de plâtre, moutons écaillés : le fleuve en amont est épuisé, amorti de sentences, biefs, coins de carrier à fendre la houle, sa période et sa cambrure, le chaos des secondes où la hanche est si proche, le ventre doux : faction lisse d’un guet qui m’obsède, représailles réflexes dans le jeu du drap, son carcan de torpeur et sa bourre soyeuse, rien ne m’éveille et tout se passe comme une fugue mezzo, un souffle qui vanne les surfaces, y laisse un tintement de fer, un visage latent qui jouit sur le nu des parois 

un principe de rouille, de repli, des pentes trop fortes pour nos âges d’insectes : nous ignorons toujours le mûrissement des pierres, ne saurons jamais la récolte, le beau fruit de feu que la bouche du temps cueillera, égrènera sur nos poussières : je dors, ne me cherche pas, les mots délogés libèrent un vide, un lacis de transfluences usées, saisonnières : qui de nous va mourir ou qu’est-ce qui s’éteint, qui ouvrira la porte, puis la rue émerge et d’un bâillement, d’un claquement de volet on appelle la vie : ne m’attendez pas c’est le jour qui commence 

ferme les yeux : ma terre natale prend ses aises, vagabonde, elle voyage le motif sur les tuiles, les calcaires, au hasard de mes pieds nus et de ses pins, ne me cherchez pas je dors : le bleu que je vois remue les lèvres, tète des mots que je n’entends pas, la mer est murée dans ses feuillets d’haleine : je dors et sur mon corps j’interdis le matin, je me fonds dans le noir où le jour commence


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 avril 2016
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