Montauk (texte qui va vite)

Écrire n’a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, mêmes des contrées à venir.
Gilles Deleuze


Montauk

sombré face nord, chu sur le dos sans lunettes, ébréché dans la rocaille, schizoïde flou sans couture de peau, sans trou pour la tête, confirmé par l’éclair dans le vent noir de monde, sombré dans la mer, remonté par la vitre quand le marteau a brisé le coeur, six pieds sous terre sans rappel, ni filet ni corde mais la glace, face nord quand ça souffle, tu fais quoi de ton train, ton camp de base il le dévore, tunnel après tunnel à défoncer la même route, tes années s’en reviennent blanches, sans chair ni dents, juste les os articulés au fil de fer, pour grimper à genoux le temps jusqu’au sommet où ça siffle, face nord ton train, rattrapé de la tête en plein centre du mur, enfonce des portes des clameurs des corps sous les congères et les étouffe, à peine vus les pics, les refuges à couverture de peur le long des parois qui s’effritent, glissent sous les sièges, les soirs myopes et alcooliques, toute honte toutes perspectives bues, quand bâfrent aux feux, aux aiguillages, ces montagnes de cafards boulimiques, fumant dans les bouches les uns des autres, et qui parlent russe dans l’alarme, entre les lignes électriques, alors tu vois ce qui déraille par la vitre, avant de sauter, tu vois le froid ramenant ses crevasses au milieu de tes phrases, tu vois ton crâne avec poitrine et mains, crayons et cahiers de survie tout ce qui brûle de ta grande faim à sonnaille, dans les alpages de carton en haut des gares psychiatriques, plus pâles, plus étriquées dans leurs tabliers que les trains de spectres qui les écrasent, annulant les pages, face nord fripée tout en sang, si vieille au matin qu’on la défroisse sur sa couche, elle ne veut pas se lever, on la coiffe on la farde, on la pique on l’incise on la retourne vers le mur, on coud le grand sac de plastique, on referme le tiroir, elle se rendort dans le noir où ça cesse d’écrire, de cogner de neiger de hurler, où ça roule où ça siffle

 

Texte extrait de En ces lieux (inédit).

Quelqu’un connaît-il Montauk ? Qui connaitra jamais Montauk ?


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 novembre 2009
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