Le visage

ce que l’on n’a pas vu qui nous voyait nous voir, impuissant, couler au fond de son amour


le visage est toujours d’ailleurs, d’un autre ici à portée de main : le visage survient
ni dans les traits, ni dans la forme il ne se laisse circonscrire : il est échange perpétuel, par échappées latérales, glissements et fuites, entre un lointain où il baigne, vide et mouvant, et ces îles où respire l’indécidable géographie de ses contours

le visage est construction ouverte, chantier d’ombres et de masses à la disposition du premier regard qui s’en empare, et s’y installe ; la lumière induit par ses bonds, ses lenteurs, ses ressauts, un relief illusoire, suggérant au regard que la vérité de ce visage-là, il vient de la saisir et peut s’en rendre maître, alors que le visage s’évanouit déjà, se défait, pour obéir à un autre arrangement que vents et heures ont composé pour lui, bruits, vents et heures qui émaillent le vide où librement il court

le visage n’est à personne ; juste il s’emplit, provisoirement, de ce qui, en lui, au secret, se recueille, puis reflue, car le visage est sans limites, il ne cherche, ni ne détient

le visage est abstrait ; un simple rapport, très épuré, un dialogue d’une courbe à une autre, quelque chose qui pèse, légèrement se module et se tend, de l’une à l’autre, au centre, en déséquilibre, matière et ligne et couleur, pour elles-mêmes, hors de figure et sans direction, jusqu’à l’instant où le vide efface

le visage ne se voit pas : aucun miroir ne fait coïncider un je au moi qui se regarde ; ce qu’il voit est l’inconnu qui reflète, ébloui, un visage qui ne voit pas

le visage est mouvement : il ouvre des jours sur l’obscurité d’un fond redoutable, fascinant ; ce jour passe, nous n’en saisissons que l’appel

la tentation est forte de se jeter dans la déchirure, pour en goûter une lumière dont l’opacité sera le gain d’un infini comme l’amour

à peine les mots prêts, la déchirure se referme, le mouvement se poursuit : le visage est l’événement qui met au monde une possibilité toujours impossible, et toujours nouvelle, de se voir enfin, vivant au-dessus du néant, surgir dans un regard autre

le visage se déplace à l’intérieur d’une mémoire, qui rassemble tous les visages, les nouent les uns aux autres, et les ignore chacun : elle est comme un dieu occupé avec ses créatures, à partir d’elles, minuscules, innombrables, à fabriquer un autre dieu

toujours luttant est le visage, toujours seul, contre la foule des visages dont tout et rien ne le distingue, et continuellement lui dérobe l’accession à sa propre beauté

beau est le visage dans son inquiétude : résultante forcée du tremblement, à l’horizon des lèvres, des paupières, de ces lignes de tension qui le maintiennent droit, ou à peine incliné sur l’épaule, au long du voyage dont il ne reviendra pas

connaître le visage, cela ne se peut : sauf à dire ces ratures, ces flous aux limites, ces demi-teintes sous les traces de doigts, ces coulures dans les empâtements, c’est le visage que mon regard, dans l’amour et si brièvement, parfois, possède

les lignes de fuite du visage, emportent un peu du regard de celui qui l’entrevoit : de cet appauvrissement, naît la capacité de créer des visages éternels, et immobiles, qui sont oeuvres uniques, maîtresses de leurs formes, de leurs mots, de leurs couleurs, de leurs lumières, et seront pour beaucoup, sur la route, les seules rencontres qu’il pourront, en tant que telles, authentifier

le visage n’est pas un lieu, pas un espace : habitation du manque, à ciel ouvert, il ne se donne à personne

il ne se donne qu’à sa seule présence


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 août 2009
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