parutions : "Sans poids"

dans la revue Diptyque de Florence Noël


Plusieurs parutions : dans la revue numérique d’Ici Là (merci à Pierre Ménard), dans Triage (éditions Tarabuste), et dans la revue Diptyque (merci à Florence Noël).

Ci-dessous le texte paru dans Diptyque, voir leur site Revue Diptyque ou la toute récente page Face Book et bien sûr s’abonner ou commander.

 

Sans poids


sans poids, ni ombre, ni reflet, l’autre peau glisse nue dans l’ombre, le reflet, sous la peau de l’autre qui l’accueille par la bouche, dans son souffle – fait de son autre tout un, sans bord, juste pores de la même langue, à même la peau, respirant, sans poids, même tempo sous les côtes, sous les mêmes eaux – la nuit de l’autre vue par son dedans, son double couché dans la peau, pluies et fissures lissées dans le noir, de l’autre, toutes les nuits, l’un dans son autre retourné dans le noir, au chaud

alors ça écrit – d’où, de quelle peau, qui sait de quelle ombre ce bruit, ce lointain dans son cou, son creux d’épaule sous l’eau, ce grondement ? – juste forme d’écrire, ombre, jouant dans l’espace qu’elle instaure : un pli, une veine, une ligne tombée vide des paumes, un élancement - d’où, cet écrire, glissé de quelle peau dans la langue de l’autre, par quel chemin d’ombre, quelle écoute ? qui de l’un, présent, intense devenu, tout songe, ou de l’autre, effacé, appauvri de lui-même et si léger dans son nid de frissons, verse l’écrire humide, à peine né, dans l’oreille de la nuit ? vers quelle chambre forte, qui vient ici au jour, dans l’ombre, entre les peaux nues glissées l’une dans l’autre, où rien ne voit, rien ne bouge, rien ne parle ?

mais ça écrit – infiniment ça écrit de l’écrire – à quel registre d’innommable cet écrire travaille, avec sa langue de chair drue affleurant la broussaille, silencieux, dans la sève, la bave ? de quel corps sans poids, sans reflet, livré seul aux grandes laisses du sommeil, fouille-t-il l’encre pour y boire ? celui brûlé, qui rêve dans le noir de l’autre, ou celui d’air et de pluie toujours fuyant sur des lits de passage ? de quel creux d’épaule, de quel souffle, de quel balbutiement dans le bras replié vient-il à ce monde, qui ne l’attend pas, et ne sait ce qu’il cherche ?

de quel visage séparé, abîmé dans l’ombre ?

car ça écrit : roule l’écrire, comme un battement dans l’ombre, d’une bouche, d’une lèvre l’autre, langue à langue, dans le sang – un écrire qui n’appartient pas, ne montre pas, mais se désire lui-même, anéanti et seul dans son propre désir - de peau à peau, salives mêlées, bien plus grand que le dire – pour faire là, qu’il n’y ait plus de morts

l’autre peau, par la peau de l’autre, glisse dans l’ombre de leur écrire : l’ombre, non l’écrire qui échappe, mais l’ombre, par sa fente rouge, offerte à baiser où langues s’enlacent : temps y est tout de noces, terrier incalculable

leur écrire : ou ce qui, de ces corps, est né de rives effondrées, de mots dénoués, étirés sans limite, sommeils glissés l’un dans l’autre – cette autre peau qui les enveloppe, qui n’est à l’un ni à l’autre, et que la nuit leur prête : le matin les en dépouille

mais ça écrit : l’ombre dicte dans ses puits, à la soif de l’autre, quelque chose comme un fruit – le goût en est partout, dans ce poids d’ombre que le jour porte sur un pan de mur, entre deux midis, sur un visage, entre deux rires, sur le silence, entre deux mots qui s’ignorent, sur la peau, qui glissait très lente sous une autre peau, mais quand ?

ça écrit – alors, au seul savoir de la peau, le temps se réduit à chercher l’écrire : là, dans ces petites ombres dont la lumière, fugacement livre l’accès

ne rien trouver, suffire à la nuit, s’y éteindre : toujours reculer

ou trouver l’écrire, accepter le pas en avant : être, sans possibilité de retour, l’hôte unique de sa propre nuit : sans reflet, sans peau, sans autre, pure racine d’air de la langue – être vide, silence, ce lieu d’ombre, où ça écrit : juste là, où ça écrit de l’écrire, juste là


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 juillet 2010
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