ouvre bleue

Les jours et les nuits étaient pour nous comme les strophes d’un chant noir, infiniment monotone.
Thomas Bernhard

Puis je me mis en route et naviguai sur l’arc
Des voyages qui n’ont pas de commencement.
Ossip Mandelstam


ouvre bleue la jetée des ombres,
cette insomnie aux dés
que la nuit joue sur la corde des nerfs :
la mer, quand elle cède à l’absolue loyauté de la pierre,
hissant au plus haut ses noyés de plaisance,
effeuille d’abord leurs fronts :
là se rassemblent les orages,
et puissamment les délivre,
la mer,
et laboure pour des noces futures,
le ciel offert

très faible jour – bruissement de peine
dans le feuillage de la mer –
très faible jour, mais de ce bleu le maître,
ce bleu que vent assaille, nuit dispute,
jusqu’à épuisement sur la face de houle,
si proche, si froid,
du regard des étoiles

ajourant des semblants de silence,
– car il y a ces cris qui découpent les ombres –
bleu d’éphémère beauté
se hausse,
étale des plages
où l’horizon repose, oublié,
dans la pauvreté du sable

précaires vont, les souvenirs, glaner des parures
pour leur nudité du soir,
quand tout ce qu’ils touchent est brûlé à mourir,
avant même qu’ils ne cousent aux lèvres blanches,
le premier mot d’espoir

bleu, où la mer recueille,
figure le plus seul de l’être,
dans la nuit attentive, immobile,
le plus seul de l’être,
apaisé

par le travers des lames, par l’usure du monde,
bleu de tous côtés cernant la pierre,
la détache des bords, de l’ancrage et ses fers :
nuit la convoie sous les flammes,
la remonte au vent
jusqu’au lit d’extinction :
dans les corps aux adieux,
la rupture est cette île de chair,
à bout de pleur et d’embrassement,
où encore et encore,
la caresse au plus tendre
mesure la mort

et de la chambre errante,
sans bruit la mer traverse les plis,
fait monter les hauts-fonds
jusqu’aux paumes ouvertes,
couche l’âme maigre,
voiles repliées,
dans la cendre au creux de l’épaule,
sachant,
la mer,
les passes impossibles,
d’où l’âme jamais ne pourra revenir

oubli des mains, des bouches aimées,
hasard du vent, du sel qui ronge,
déchéance du mot
abîmé dans les flaques,
bleu recule, ne bouge plus :
au bout de la jetée des ombres,
aborde enfin
le plus seul de l’être,
apaisé

 


Photographie en haut de page, Laure Morali, qui avait accueilli ce texte dans son site Les Portes dans le cadre des Vases communicants.

LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 mars 2011
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Messages

  • Je n’ai pas de mots, chère poète, pour dire combien ce texte bleu me touche, et tout sincèrement vous écris pour vous dire avec des mots ,que je suis sans ceux-là même, devant vos vagues, accusant réception de ce défilé d’émotions en vous lisant, vibrant cet apaisant abordage au ponton de la nuit, de l’écume, de la solitude, acalmie que je partage....
    Alors, simplement, merci, car je sais que je reviendrai vous revoir/relire en émotions bientôt,
    Martine de 23h17 !

    • Merci Martine,
      de cette écoute riche, chaleureuse...votre message en lui-même est beau, et dans une telle proximité poétique... voilà qui donne courage, poussée, et direction à l’écriture : on sait quelque part, dans cette obscurité, pour qui l’on écrit...et cela donne envie de hisser les voiles, reprendre route, ne pas faire terre ( taire ?)
      Merci encore...à vous relire, vous retrouver sur Abadon
      Michèle ( de 10 H 48 )

  • Tout est magnifique : photo, citations... et le texte, quel souffle !
    Dès les premiers mots lus dans le facebook de François, j’ai senti qu’il y avait une musique rare là... et ça ne c’est pas démenti, suis resté dans le ravissement jusqu’à la fin... Arrivé au dernier mot, il m’a fallu reprendre en collier, à partir du premier...