Richard, ça va ?

« Je suis assez près du sujet pour le toucher et il n’y a rien entre nous — sauf ce qui se passe pendant que nous nous observons l’un l’autre. Cet échange comporte des manipulations, des soumissions. Ce sont des relations qu’on ne pourrait se permettre dans la vie quotidienne. »
Richard Avedon



Reprise du texte réalisé dans les précédents Vases communicants, échange avec Jacques Bon sur 2 photos de Richard Avedon, dont j’accueillais Alice in the West tandis qu’il accueillait ce Richard, ça va , sur son site.

 

d’abord il y a les yeux, au matin tôt il fait très froid — on est au bout du parking, loin des portes du supermarché — les yeux qui roulent, qui pleurent : c’est Richard Garber — contre le grand fond de papier blanc fixé au mur — le ciel est bleu de glace, cassant — et la bouche de Richard qui monologue, sa grande bouche qui se tord comme quoi dans la montagne il a failli mourir — comme quoi dans la montagne il a voulu mourir — ce rictus d’un qui pleure, qui va, le fera pas, non, le fera plus, parce que non Richard, regarde là, vers moi, regarde-moi, droit — juste moi — il y a Richard tout près de Richard, à portée de main, presque contre, qui le regarde, qui lui dit : c’était comment Richard dans la montagne de l’Utah ? — c’était pénible je voulais mourir, c’est que la vie est pénible j’ai une vie pénible — à deux pas de Center Street, on est à Provo, Utah, dans l’ombre des hangars à marchandises : il faut de l’ombre pour les appareils, on s’installe au plus froid — il avait perdu sa voiture, Richard, en arrivant dans l’Utah : il cherchait du travail — Richard a dit regarde cet homme, c’est lui que je veux, sa photo dans la boîte — il s’est levé s’est présenté c’est celui-là qu’il voulait dans la boîte c’était Richard Garber — qui ne ressemble pas aux autres : il ne ressemble pas aux autres a dit Richard et je veux sa photo – il est sans âge, il n’a pas de travail — les autres portent leur âge et les marques de leur travail sur leur visage — les autres sont minces et beaux, ou gros et forts — ils sont solides et calmes — ils ne craignent rien — ils fixent l’appareil fièrement dans leurs vêtements de travail — ils se taisent — celui-là le famélique, le pauvre diable qui gesticule, qui parle seul, c’est Richard — il pleure, il ne regarde pas l’appareil — il a peur — les autres appartiennent — ils sont aux mines et aux fermes — au pétrole, aux chantiers, aux abattoirs — à leur famille — ils sont d’ici — de l’Ouest — Richard est de nulle part — au coin de Center Street pour un café, les autres lui ont donné des pièces — Richard Garber qui est sale n’a pas de maison plus de voiture pas d’argent — venu dans l’Utah chercher du travail, arrivé ce matin à Provo descendu de la montagne a perdu sa voiture — mais pourquoi la montagne, dit Richard, regarde-moi, juste là vers moi, ne bouge pas, pourquoi, Richard, la montagne de l’Utah ? — on voit des étoiles la nuit, on est caché, il n’y a personne : c’est Richard qui le dit — Richard regarde Richard qui tremble de froid et sursaute à chaque déclic de l’appareil — il lui dit : Richard, comment c’était là-bas, la nuit, et pour manger, tout ça ? — Richard, si fortement détaché sur le fond blanc — épinglé, poussé en avant, si noir, si découpé — son blouson mince — le tee shirt Mardi Gras — oh ! là-bas après trois semaines j’ai voulu mourir — les bêtes et les arbres, les bêtes et la nuit — juste on change la plaque, on en fait encore une, regarde par là Richard, et la solitude, ça fait comment, ça fait quoi la solitude là-haut ? — ça fait mal après trois semaines, et rien de rien à manger mais rien — des arbres, des arbres, des arbres — le froid et les bêtes — les bruits la nuit et les trains, en bas dans la plaine le sifflet des trains — d’ouest en ouest, de photo en photo, Richard s’en souviendrait : Garber disait : « un sifflet de train est le bruit le plus solitaire qui soit » et « je voulais mourir quand j’entendais le train en bas dans la vallée de l’Utah » — c’est fini encore une, et depuis quand tu es là, à Provo, redescendu des montagnes ? — ce matin tôt — et là j’arrive et on m’a pris ma voiture — c’était pas pour les hommes ces forêts, rien à manger, trop froid — j’ai téléphoné à ma mère elle était plus là, partie, on l’a internée — je devenais fou je rêvais de steacks de frites et d’oranges — on m’a donné des pièces au coin de Center Street — on bouge pas : la dernière, c’est fini – et après, qu’est-ce que tu vas faire Richard ? — qui regarde Richard qui photographie — qui met dans la boîte sa photo : Richard Garber ce 20 août 1980 à Provo Utah — j’irai à Salt Lake — serveur dans un restaurant ce serait bien — c’est fini Richard, terminé, on va au soleil — à l’abri — manger — viande, jus d’orange et vitamines — on va sur l’herbe — Richard est heureux au soleil et Richard dit : la photo de Garber sera une bonne photo — on y voit Richard qui a peur — qui a peur de nous regarder — Richard tout sec qui nous regarde et qui a peur de nous — il nous demande quelque chose — il nous demande de lui pardonner — on ne sait pas, d’être là, ce qu’il est : Richard Garber seul au monde — épuisé — ses épaules maigres — ses rides profondes qui s’entrecroisent, se chevauchent, dressent son visage d’os contre lui-même, le mâchent — le grand front noir, le menton qui tremble, les cheveux emmêlés — on entend sa voix, retenue : donne à la photo ce bruit de gouffre, de cascade dans des chutes — dans le cou décharné, dans la poitrine étroite — tombe et tombe, à l’intérieur, écroulement intense — intensément répété, et depuis quand ?— photo de cri, photo du cri dans la voix de Richard — on ne voit pas ses mains — Richard, ça va ? — Richard Garber les salue, en français — il n’oubliera pas cette journée — nous n’oublierons pas cette photo — Richard dit : il sera bien à Salt Lake — c’est une bonne photo, sûr tout le monde la connaît, la photo — c’est Richard Garber, de nulle part, pour toujours

© Michèle Dujardin _ 18 juin 2011