tunnels de visibilité

"...le fleuve en tant que vide réel peut s’élever à la puissance d’une réponse..."
 Yves Bonnefoy

Fleuve a des lames ou des plis
d’hymnes collectifs,
les collections de souplesse
dans un texte d’eau dure
qui ferait peur à des fleurs de terre.
Ferait : si les fleurs cessaient d’oublier.
Philippe Beck


Carnet 1 :
A la tombée du jour
entre les pruniers se glisse
le son de la cloche
Fukabu

Au marché de l’an
s’en vient voguant par la neige
barque aux jeunes herbes
Ranran

Il est bien vrai que ce visage qui se tourne si terriblement vers le nôtre
N’a pas plus de solidité que l’écume du vin sur une coupe, que le souffle de celui qui va boire écarte
Paul Claudel

Tout temps je tombe entre
Espoir et désir,
Toujours je suis mêlé de doute
Et crainte,
Tous lieux me sont ennui et
déplaisir,
Tout libre fait m’est esclave
Contrainte,
Tant est ma vie à la présence
astreinte,
De celle-là, qui n’en a point souci
Maurice Sève

N’est plus là à regarder
N’est plus là à sentir le froid
N’est plus là
Danielle Collobert

Il refait à l’infini le parcours – il repère les points d’impact – les barrages – ouvre des voies – à la main – au regard – celles qu’il prendra – ou non – celles qu’il laissera échapper – irrémédiable – celles où il va s’enfoncer sans retour
Danielle Collobert

et sous leur nom d’emprunt errant avec douceur dans les Grands Titres de l’Absence
Saint John Perse

La bête blanche, violacée de sueur, et comme assombrie là du mal d’être mortelle...
Saint John Perse

Qui donc en toi toujours s’aliène et se renie ?
Saint John Perse

Ceux qui m’accompagnent sont deux, l’un est un samouraï de la vague, l’autre un moine qui suit les eaux et les nuages. Le moine, sur son froc noir d’encre comme le corbeau, porte suspendu au col le sac aux trois vêtements, sur son dos l’écrin où respectueusement il enferma l’image du Saint quittant sa montagne, et faisant sonner sa canne sans que l’arrête « la barrière sans porte », il s’en va librement par le monde.
Bashô

Pâles et bleus, maintenant,
presque dans l’orage,
Nous parlons comme l’on vient
mourir sous les voûtes,
Gisants, deux visages à peine
murmurés,
Dans le froid, le rire, s’étendre, se
nouer,
Nous restons là à regarder
notre mourir
Christian Guez Ricord

Et reb Daod : « Nous allons au-devant du visage afin de prendre en défaut – de court – la mort.
Ainsi mourons-nous souvent avant elle. »
—  De quelle mort, reb Daod ?
—  De la mort des murs, de la mort du rêve dur des murs.
Et il ajouta :
—  ...de ces pierres que la poussière croit maintenir debout, alors qu’elles ne sont que miracle d’équilibre et dont les rêves infinis rejoignent celui, brisé, du grain de sel dans la mer.
Edmond Jabès

 

Carnet 2


les-étrangers-toute-leur-vie,
couronnés d’une semence d’étoiles, lourdement
couchés dans les bas-fonds, leurs corps
amoncelés en bancs, en
digues, – les

êtres-gués, que
le pied-bot des dieux franchit
en
trébuchant – du
temps sidéral
de qui trop tard ?
Paul Celan

des tunnels de visibilité, soufflés
dans le brouillard du langage
Paul Celan

 

Carnet 3

Et le désir pourtant de voir s’effondrer les grandes ratures.
Mikaël Hautchamp

Ces enfants sont sans mère qui dans la langue cherchent un refuge.
Jean-Michel Maulpoix

J’ai posé sur tout cela un visage très nu de femme aimée aux yeux clairs.
Jean-Michel Maulpoix

...ni vu ces hommes blancs et glabres, en costume poussière et chapeau de paille, rôder par bandes à la lumière des réverbères de Nouméa.
Robert Louis Stevenson

...il le portait en soi comme une nuit intérieure, comme un sang aveugle, comme une peur secrète et une faiblesse vertigineuse
Ossip Mandelstam

Une eau bleue dort dans l’obscurité des branches.
Le poète est le prêtre de cette beauté.
Georg Trackl

Interminable terme auquel j’arrive,
où rien ne se termine,
où le non être commence
interminablement à être
une pure imminence
José Angel Valente

 

Carnet 4
Le poète, lui, n’a rien à dire. Il n’a rien qu’à donner que ce qu’il n’a pas. Rien que ceci. Rien d’autre, mais avec une obstination monotone, une âpreté désespérée. Ne disant rien, dans la proximité la plus juste, et avec les mots les plus simples, ne disant que la chose de chaque instant, enfin ailée.
Jacques Dupin

 

Carnet 5
Parle-moi pour que je connaisse la pureté
des paroles inutiles,
que j’entende siffler la vieillesse, que je
comprenne
la voix sans espoir
Antonio Gamoneda

L’origine et l’issue de l’oeuvre d’art, c’est l’art – qui est, au sens dit, son prétexte.
Elle n’a pas son fondement dans la prose du monde.
Henri Maldiney

Les enfants déjà jouant en liberté crient à côté du cri véritable. Ils crient le hasard. Dans les entre-passes de l’espace du monde ( là où le pur cri de l’oiseau se perd comme les hommes dans le rêve ), ils enfoncent le coin de leurs voix criardes.
Rainer Maria Rilke

des ponts tournant – des grues gigantesques – immobilisés dans l’air –
monstrueux – défigurés par tes mots – vieillir dans l’horreur
Danielle Collobert

 

Carnet 7
Le temps tourne. Je tourne et ma tête avec. Il y a comme un vertige, un désordre de mots, scandales, crises, douleur, que d’autres recouvrent, sandales, cris, douceur. Comment s’y retrouver ?
Jacques Ancet

Des brebis s’étaient assoupies
Sous la tiédeur lustrée
D’autres broutaient
Le drap lumineux des morts
Giuseppe Ungaretti

Tu souffles un coup dans le noir de ton ombre, tout se transporte loin d’ici, dans l’ombre d’un autre.
Mathieu Brosseau

l’obscurité,
comme à soi avoir
tiré
la couleur
ou à elle-même encore,
qui est
l’obscurité
André du Bouchet

C’est le leurre aujourd’hui de chair
Qui va dévastant mon coeur
Usé par le délire

Toute visée le trompe,
Le miracle ne revient plus
Que factice, aveuglant
Guiseppe Ungaretti

prononcé
que deviens
tu
André du Bouchet



© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 septembre 2011
merci aux 1240 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page