Corps : géomorphologie du froid

La lumière n’est Dieu que si nous la décidons telle.
Yves Bonnefoy


dévisagent, dévisagent, contredisent : les autres au parloir se délabrent comme leur parler, étranger, rabâché – avec de belles choses : brise-glace l’Umiak de Saint John New Brunswick, pour Anaktalak Bay, Québec rouge – un parler vide jamais, riveté, perclus, enclumé au fil à pêche, oui – cause fleuve brisé, embâcle sonore assénée où ? – à l’oreille givrée de son crâne – assuré de l’aigu, du tranchoir –

elle dit l’heure c’est tout, ne détaille rien – trop bleu mentalement – trop matin – emmigrainée poétique, depuis toujours, ses objets gardés là dans son for, sa glacière, elle s’en va de la tête – le solstice lui échappe, tout, le permafrost réchauffé, les tambourins d’hiver, les ours blancs, elle ne sait plus où elle en est – jadis elle a eu des cartes, des clés – les questions qui vont avec, le porte-monnaie -

elle parle, insomniaque, à ses objets énervés mourants ou morts : « honte radicale d’être, vous avez bien fait ! - » ou alors, codéine sifflée par l’orbite, café, en medicine woman activée dans son monde, ses cabanons langagiers rasés de près, elle écrase les petites pensées qui sucent le sang des mots – ça l’occupe – appesantir l’espace pour ralentir le temps : elle aime encore le froid, et souvent, artiste psychique absolue, elle neige, elle va dans la toundra se laver les yeux - elle est sans socle et sans muraille, sans dynamique vive, et d’ailleurs, depuis qu’elle est sans papiers, elle n’écrit plus –

ma tête est précoce, langée, ses blancs comme glaires réglées : ne pas tolérer l’initial, le sexuel brut par absence de mère, trop pressée – excuser la naissance, le dérangement – le sourd : « il ne se passe rien » fait du bruit dans la névrose, écrire est quasi liquide, se répand, ajoute à la marée, on y voit la très rare Angelica Hétérocarpa, sa cour de tiges confites, d’épistoliers ombellifères -

quantifier les objets physiquement absents, durant des heures, électrifiée sur un divan : elle sait - comme ignorer à l’arrière la voix qui attend - préférer parler aux murs – à ses objets : quand le froid les saisit, le fraisil les cuit, sur la rivière – elle aime penser au froid, au lichen : à force, on ne pense plus – bien sûr, l’érotique des gris, des noirs, est permis dans le deuil comme pensée pure : mais tout me transgresse et me défigure, non que je n’aime ça, non, mais ne puis plus normalement imaginer mes côtes, mes vertèbres, mon encéphale - dans leur habitat naturel – la chair éclatante des idées –

la parole qui m’est donnée sur cette page est insuffisante - ne délivre pas - de l’heure, des objets – des morts majeurs et mineurs – des casse-tête de la vie - en quoi consiste un beau sourire, exactement, un ciel de fête –

préfère penser au froid – à sa tête dans le froid– boule de granit isolée, lisse et poncée, dans une arène d’altération – comme en Suède – un gros galet – on mesure l’âge, l’émoussé, l’aplatissement – une belle tête silencieuse – avec des rides, à cause des lentilles de glace sous la tourbe – et tous ces dépôts non triés, qui l’alourdissent – le grès, le mica – ses objets, les bons, les mauvais – elle reviendra demain – elle préfèrerait ne pas


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 janvier 2010
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