parfois une mouche....

« À mesure que le soir descend sur nous, le souvenir remonte en nous comme une prière »

Vladimir Jankélévitch


....parfois une mouche écrasée, collée sur une épaule, car on chassait les enfants et les mouches à coups de torchon à travers l’immense cuisine, ses murs massifs badigeonnés d’ocre, le sol de terre battue brune, bossué, gondolé, et ses inclusions aléatoires de petits cailloux clairs polis par les pieds nus et le cuir des chaussures, les années, les siècles, dans la cheminée l’hiver on brûlait des arbres mais l’été les enfants dans un fouillis craquant de ceps de vignes et de sarments y cachaient des secrets, des richesses, l’air à gros bouillons vibrait de bulles paresseuses, les confitures lentes s’enroulaient sur les cuillères de bois, des insectes grésillaient dans les gouttes de caramel on avait chaud on était ivres, la tête tournait d’effluves de sucre la pulpe des fruits s’écrasait dans les doigts, les lèvres les baisers poissaient de lait, de sirop, on grimpait au grenier puiser sur ordre des picholines dans le grand tonneau on avait peur des rats et du fantôme au sourire triste, et il faisait bon là-haut, la verveine séchait sur des claies de bois, la grand-mère criait les drôles, en bas tout de suite, les visages luisaient sur le cuivre des bassines, déformés, les cheveux collaient au front, la pénombre d’or rouge dans la cuisine, résonnait du passage des tracteurs et le rideau de lin flottait et la grand-mère sans y penser redressait le crucifix de guingois et sa branchette de buis et on sortait à la porte, prendre l’air sur les marches, pataugeant dans le caniveau d’eau sale où la grand-mère égorgeait un poulet au ciseau et l’eau coulait rouge, et les bretelles fines, glissaient le long des bras, la sueur ruisselait et des lignes de crasse apparaissaient dans les plis quand on étirait nos membres, épuisés, en face on regardait par-delà les toits la grande plaine violette de vergers et de vignes, et les cyprès au loin et le ciel tout simple et rond et bleu avec ses grives, étourneaux, fauvettes, voletant gorgés et ivres de fruits en fruits on était ivres, épuisés, on irait demain au bois sacré de Saint Amant écouter le silence, dans les sarcophages de pierre sous la chapelle basse couchés comme des morts d’avant, peut-être des princesses sarrasines avec des robes et des couronnes de fer et des rubans dans leurs tresses, on passerait au mas, on jouerait dans la poussière avec les chiens, entre les remorques croulant de cageots de raisins et les poules, on danserait sur la route un foulard dans les cheveux devant la brouette de la grand-mère et son linge entassé, avec au-dessus le gros cube de savon de Marseille car on irait au lavoir et on frotterait les mouchoirs et les tremperait dans l’eau froide et les battrait sur la pierre verte, grasse d’algues souples comme à la mer et les femmes parleraient fort dans cette langue de la grand-mère qu’on savait de la peau, de la voix, de l’odeur et du souffle et sans l’avoir jamais apprise, et brusque, instable rouge, faufil brûlant sur la crête des collines le soir venait dans la chaleur compacte, immobile et ramassée comme une bête et les cigales se taisaient, l’odeur du fricot descendait jusqu’aux marches, jusqu’à la rue, où passaient les voisins rentrant des champs « Tu nous fais quoi, Georgina ? Ça sent bon ! Demain je t’amène des figues... » et déjà c‘était la nuit et dans le chant des grillons on traînait des chaises devant la porte et on parlait de rien, avec l’un avec l’autre, qui allait de seuil en seuil et surtout on levait la tête pour le temps demain, les étoiles étaient fixes, énormes, et le ciel noir, puis on chassait les scorpions à grand coups de balai sur la façade où ils prenaient le frais autour des fenêtres, ils tombaient dans le caniveau et l’eau les emportait, et Pinpin de la maison du bas disait ils sont jolis et braves, ceux-là, en Afrique j’en ai vu qui ont tué des hommes, et longtemps après qu’on se soit couché dans l’alcôve on entendait encore la voix de la grand-mère et son rire dehors et le claquement de ses mains qui écrasaient les moustiques

 

travail en cours

LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 février 2015
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