le soir

« Ô retrouvailles spirituelles
Dans l’automne vieux.
Des roses jaunes
S’effeuillent contre la haie du jardin,
Une grande douleur a fondu
En une larme sombre,
Ô soeur !
Si calme prend fin le jour d’or. »
Georg Trakl


Cela vient avec le soir quand il n’y a plus d’heure. Plus de réponse ni de vent. Dans les pièces et les livres fermés. Sans voix, sans attente. Quand il ne pleut plus où que l’on se tourne, que le ciel repose dans le feuillage, quand la terre est lourde. Tout est calme, c’est là dans l’immobile, dans son corps épais, bien lisible. Près des lampes éteintes, dans le bois de la porte, le désordre des cahiers. C’est un journal qui n’est plus du jour. C’est dans la rue déserte et la mémoire incertaine, quand la main cherche le visage, un appui. Remue un peu d’ombre et se retire.

Le soir, cette façon d’être qu’ils ont les morts, têtue : parfois, on dirait qu’ils ne nous aiment plus.

Nous aiment-ils encore, quand ils retournent mur à mur tous les mots contre nous, et les écrasent sur nos bouches ? Trous d’orage, peau fine des lèvres, tuméfiée. Bouches frigides sous le tremblement régulier de leur deuil, et noires d’un silence qui ne nourrit pas son homme : nos bouches, nos morts les ouvrent, les effarent. Nos morts les bouchent avec de la faim.

Tu penses que tu es vivant, après tout, ce soir.

Tu penses à la terre poreuse, au fleuve, au fuseau des îles d’automne, où s’enroule la défection promise : lambeaux de brume, branchages de nids déchus, longs cris d’appel. Quelque chose là se rassemble, va fuir.

Il y a ces nuits perdues tout au fond de tes muscles, le soir, et cet effort qu’il te faut faire, pour un simple bord de vivre malcommode à la cassée du jour, mais tu es vivant, après tout.

Puisque tu regardes tes mains qui ne trouvent plus ton visage.

Tu penses voilà qu’il fait beau et l’horizon avance, enfonce le thorax des façades nues.

Tu lèves la tête, et le soir enveloppe de lin le mufle des toits en avancée guerrière : toujours ce recul de la vie quand tu t’approches. Ce pas en arrière, imperceptible.

Et tu crois aux stèles dans l’ombre, rompues là comme un jeûne, soudain : miracle d’un mot, qui sait, peut-être même, résurrection de l’amour par cette fente biaise du soir : lentement, tes morts cicatrisent.

Et tu persistes, dos tourné, dans tes aîtres aux glacis vastes, très ras de froid : comme l’arbre seul, et ce ravissement de voir, quand l’orage monte, l’invisible dedans par les yeux de la foudre. Tu vas jouant, petit, dans l’embrasure d’un texte. Les mots y sont au bord des larmes, brindilles et cailloux, étincelles.

Dans un gravier tu entends toutes les allées qui geignent, une plainte, juste l’épaisseur d’un miaulement suspect, une petite tache, pulmonaire mousse de langage frais dans ces corps qui s’agitent, morts indivisiblement brouillés de gris et glissants derrière leurs vitres, que le sourd labeur de l’oubli fendille, raye, dépolit.

C’est le parler bas des morts, matière flottante de tête, le soir, que tu touches d’une tangence infiniment légère, et pleine d’effroi méditatif : tu en es même, toi, la contre-lame fidèle, mais trop pâle et déjà battue, le mot migraine (ce calme, cette inquiétude assourdissante) craquant en rythme déjà les frontales internes, ce soir, dans le resserrement des soutes.

Quand la profondeur se creuse, sous l’inverse regard des grues, quand se guide aux traces perdues, brouillées dans les flaques, la nonchalance du pas, le soir est là, sans hâte, sans excès, avec sur l’eau, le roux des lumières basses qui s’éteint, et toutes surfaces nues, sans poids, flottant les unes sur les autres.

Des berges au ciel paisible, le lent radeau des trottoirs aveugles coule : tu marches, et tu ne cherches plus.Tu es vivant.

Et les morts se couchent, dans l’écart des mots que tu appelles pour les pleurer. Ils s’endorment sur leurs travaux, leurs dates et leurs carnets d’adresses.

Un feu brûle encore dans les murs, l’air passe très doux, chargé pour l’été qui meurt d’une compassion inutile.


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 septembre 2012
merci aux 1030 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page