à rames sourdes

« Seul puissant et bien en place : le Temps. Je me suis heurté à lui dans mon éclat, dans mon effroi, parmi les ruines où crisse encore mon obstination. »
René Char


car depuis peu,

des mots anonymes hersent le fond :

à rames sourdes,

j’entre par degré dans un bruit de mer –

toutes les phrases sont possibles,

alors il faut aller dans ces nœuds, choses jaunies, ligatures,

et des premiers âges

coucher l’eau,

sa blancheur utérine,

à même la terre –

l’implacable douceur d’un sol épais et son réseau de chiffres, petits butoirs, projectiles d’absence,

couloirs à quai dans l’herbe, dans leur saison de récurrence :

l’obscurité –

en simple événement du voir, s’avancer parmi les pierres,

puis ces haies de mains d’hommes et leurs ombrages fervents, têtus : un roulis dans les ifs du soir, regarder en arrière –

et que cela remonte,

propagé

comme sur l’axe d’un cristal :

des velléités, des ports, mes phares-partir et leurs ponces à lavoir,

ces grands pins fatigués dont le feuillage est noir –

être sans préalable, ce bleu des buis, le froid dormant des barres, la main refermée sur un morceau de temps, très dur, qui entaille la paume –

et ce rapport étrange, dérangé, à ces buissons lépreux dans la tête de la combe, ouverte : neige spongieuse et morte, brûlant de tavelures les vieux terrains de coupe, et la barque là–haut, est au balcon de ciment brut, coulée dans sa robe d’îles –

microfissures de mémoire, tant la marche bouge, fatigue,

les terrasses bordières,

les grandes frises géologiques,

l’ocre du livre, ses feuillets secs,

archives naturelles où le pas fait poussière –

on lit, on marche toujours,

et quand on voit son reflet

dans le torrent aux muscles de verre,

il est trop tard :

quelque chose enfle,

en grand silence,

aux serres magnifiquement pures,

aux ailes blanches de jeunesse,

ses yeux

sont de terribles bris de glace,

qui travaillent le cœur comme des coins

plantés dans ses joints usés, sans souffle –

temps à la va-vite,

alors,

ensache l’os pour trois sous de papier : verse aux grandes carrières,

les chairs et les rires, les boues, les dépôts de scories,

où, pâte fluide des mots,

les gneiss

glissent leur langue rude,

l’oubli figé dans la cendre imparfaite –

riche de feux noyés, la machine majeure exhausse

l’emboîtement des hauts plateaux,

leurs songes à la source,

tout ce monde à jamais dérangé,

ce rapport étrange

aux plus vieux gestes humains qui ensevelissent

dans un linceul de lapilli,

des plumes,

et des idoles–violons au pubis incisé –

ô mère chtonienne,

ce rapport étrange

au pays vernissé de ces feuilles pérennes,

basses forêts claires à la Baie du Grand Soufre,

glacis rosé dans l’aube riche,

au point mort d’ébène ou de cyprès –

de la tristesse nous tirions de l’or : comme des voix de parents ce rapport étrange, dérangé,

aux années qui fuient sans nous porter secours –

le cédrat furtif et le sombre pavot,

degrés du sud aux succulentes bleues et leurs immortelles :

ça n’est plus moi qui pense,

mais l’enfant inassouvie

roulant des osselets de sel dans ses cahiers monotones,

grattés jusqu’au sang –

plus tard, ce tintement du fer des écaillères, quand l’ivresse ouvrait la nacre,

la chaleur,

et sous le vent joueur nos ombres fatiguées criaient au miracle : charge forte des ruelles puissantes,

vers des hauteurs toutes nues –

depuis peu seulement,

il se fait tard :

ornière après ornière,

l’avalanche monte d’un grand cri souterrain : quelques lames courtes, sur le flot rapide,

les mots sont par la tranche, de profil, le mouvement n’a pas de fin :

toutes les phrases sont possibles,

il n’est plus nécessaire qu’elles viennent au jour –

et le désir est d’une absence de mer, où nagent des syllabes limpides,

secrètes,

venir au plus près,

toucher la mort d’une tangence infiniment légère,

puis consentir au silence qui nous emporte

 


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 avril 2014
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