toujours ce bruit d’encre

« Où se trouve ce qui manque ?
— Peut-être seulement ici, où cela manque. »
Roberto Juarroz


toujours ce bruit d’encre qu’on ne peut localiser – troué d’ébauches au ras de ciels nets : blanc qui rebute, ressasse, clôt et rabat dans l’ornière lâche – blocs, clavier poli, objets à billes : cristallisés dans les marges passives

au centre le sujet-cuirasse multiplement fracturé – son autre à côté, très intime, son ombre qui va et vient – avec ses rites, ses façons et ses pensées : un porte-fatigue rêvant puits, rivière, au hasard de coulées sans faute qui seraient douces, bienveillantes – lentes et tièdes mais contre la montre, à grand renfort de pierres, car tout fait poche, apparences, actes, années et vagues, instants de vie – tout fait littérature – et puis cesse

en mirage sur le bord une rumeur, un trafic, remuement de routes, convois denses, moteurs : ça tremble dans un lointain fourbu comme un invisible qui flotte, sonore, un instant clair, mais ne résiste pas à l’approche ni au bras tendu – le seuil est ouvert, à l’afflût de nouvelles, de détails, mille et un débats : tout bouge à la fenêtre dans un paysage de force aveugle, d’horizon profond – heurté mille fois, taraudé de cratères – de mensonges – effacé, assagi – reconquis par des tempêtes – avec de vastes plateaux et des fentes, des sutures, des sillons secs - la bouche sèche – des lignes où la terre siffle, le vent rasant chargé en cendres comme après les brûlis, lumière de biais sur la hanche des roches – des rides – des mots secs dans les orifices – la peau comme un sol aminci, exposé, sous la fine latérite qui pleut – la mer est trop abrupte, morte - trop au nord, trop oubliée–- pétrifiée d’une fatigue qui nous ressemble, nous écarte

tel que l’on pèse, face au vieux matin – ce qu’il dit pour remailler, distraire – entre les mains un bol brûlant de cercles lents avec des feuilles qui sombrent, et la solitude des murs, leurs livres côte à côte jusqu’à épuisement - rappel, un claquement de bec : le fermoir des cahiers de tuiles où le vent s’est posé – on se fait humble, on se retire face au vieux matin - place aux nids, aux serres, à l’élan comblé – aux courses fécondes – décimés de nous-mêmes emmêlés à la fraîche inquiétude du large, évanouis : place à l’absence de l’homme

jeux de corrosion, lessivages pierreux au fil d’échos superficiels : dans ces mares durcies, temporaires, surrection à grands traits d’un profil et d’un geste, le poignet qui tourne, la main : pas tout à fait un souvenir parmi l’ocre, les sédiments, mais un arrêt, la décantation d’un éclair : fissure et sel, ruiniforme léger qu’un rien liquide – insomnie de mots blancs, autoritaires

le bâton joue dans la poussière cherchant les morts inévitablement– des livres s’éboulent dans la carrière des idées jour après jour on n’extrait plus rien – ou des titres, errants et amnésiques : pour calfater avant la fin de la saison, avant le flot ou la nuit les trous d’une autre langue, qu’on a sue, et qui s’échappe

campement éteint, en lisière : dans les sables vifs ces petites significations vitrifiées, qui luisent – un bruit de lune éternisée dans son désastre : à déchiffrer peut-être, à classer : il faut des raisons à nouveau pour traverser le matin


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 décembre 2017
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