La Baie

I would prefer to be left alone here.
Herman Melville


Vrai, non clairement de prime abord, le souvenir de la Baie, sans doute bien plus proche du rêve, un brouillon, un lavis très clair que le temps délite, charpie de plis, de faibles bruits de plus en plus subtils, ce souvenir qui cherche à fuir, dans l’air, dans la méditation perplexe où l’on tente de le retenir, hésitant avec lui, peut-être, à glisser dans l’inconnu de soi alors qu’il n’est plus que miettes, des confettis immatériels qui scintillent encore, un lurex de pacotille exposé de loin, et mal, à ce qui reste de soleil.

Mais pourquoi pas.

Au fond se terre une énigme qui nous travaille, sorte de neige obscure, pérenne, et sans doute croit-on qu’en s’obstinant on la percera, car d’où vient-elle, de quel faisceau d’événements insignes l’énigme procède-t-elle, du moins ce qui, aujourd’hui, nous semble une énigme, et peut-être cela vaut-il la peine de s’approcher du centre, d’aller en tâter le singulier, l’insolite.

Bientôt, nous aurons tout oublié de cela qui, ce jour d’été, nous happa dans son ombre un instant, avant de nous rendre au sentier torride d’une presqu’île du Midi, ses touristes, ses points de vue aménagés, ses arbustes bas qui le bordaient de loin en loin et dont les feuilles dures, lorsqu’on les froissait, dégageaient une odeur de poivre.

En fermant les yeux la Baie se déploie, vaste échancrure aux bords festonnés, avec des îles, des forts ocre dressés contre un ciel très bleu, ici le sentier file, étroit, pierreux, entre la roche blanche, écume pétrifiée éblouissante, râpeuse et coupante plongeant dans la mer, et de l’autre côté les grilles, protégeant manoirs et villas palladiennes à demi cachés au fond de parcs plantés de cèdres, de palmiers et de pins parasols parmi les pelouses, les parterres de fleurs exotiques, les buissons d’eucalyptus, de mimosas, de laurier-rose, les éclats dorés de lumière sur le marbre des perrons, et les oiseaux répondant à la mer, leurs chants noués telle une arche limpide, d’écho en écho, par-dessus la tête du promeneur.

Midi pèse, très puissant, on cherche l’ombre et la halte on bifurque, on quitte le chemin pour une sente le long d’un mur, dans les ronces et la broussaille sèche, ici les voix s’évanouissent, il n’y a plus personne que les cigales folles, et ce grommellement de la mer, là, qui enfle près du mur.

Le souvenir prend contour, mais comme une herbe flottante, insaisissable, et se fond dans la torpeur de l’heure, la pensée nomade et ses mots sans suite, et l’ombre, on la trouve dans ce refuge près du pilier massif, à gauche de la grille d’entrée, majestueuse, ancienne, d’une propriété que l’on devine immense, et distraitement, assise là sous le couvert d’un pin, on coule un regard entre les barreaux.

Au pied d’un cyprès, à l’endroit où l’allée de gravier s’incurve pour disparaître au-delà d’une pièce d’eau, vers le palais derrière dont seules la terrasse sur le toit et sa balustrade ajourée, très blanche, émergent entre les cimes des arbres, on voit bouger la silhouette maigre, toute vêtue de noir, d’un homme grand, le cou rentré dans les épaules, les bras croisés, le dos rond. Il semble avoir froid et lorsqu’il lève la tête, regardant vers la grille, il est jeune plutôt, le front barré de cheveux noirs et dans le flou de ce jour, après tout ce temps, images pâles, surexposées, voilées par la chaleur, il est debout, précis et net comme un trait de ciseau.

Quelle forme rudimentaire d’hypnose, quel vide alors nous fixent là contre les barreaux de la grille, dans le vent léger, la fatigue, les mots épars, débandés, d’incantations intérieures, à laisser le froid s’insinuer par le biais, la fente, le défaut d’un moment suspendu dont la conscience est victime, presque consentante, ce froid de l’homme en noir échoué dans le luxe de ce jardin, seul, naufragé dans un paradis peint sur une toile grise, car la lumière a perdu son éclat, c’est une brume soudain, un trouble, une pellicule terne qui descend, nivelle couleurs, volumes, formes, rien d’important rien de notable, et néanmoins ce glissement, ce froid, ce décalage vers un bord tangent qui vacille près de l’homme, lui-même là comme un puits debout, avec au fond une eau d’une nature inconnue, qui attire.

Il n’y a pas d’oiseaux, plus de vent, mais un grand silence, un repos où l’on oublie la terre, la mer, le ressac incessant et l’heure de plomb.

L’homme fait trois pas et se baisse, saisit un râteau et posément ratisse.

Il ratisse la pelouse avec lenteur, toujours le même carré.

Il lisse l’herbe nue, en douceur, geste manifestement inutile mais concentré, minutieux, et l’instant se détache, fragile, peut-être important, fait-il trop chaud pour nous sous le filet de gel sous la grisaille, ici, dans le petit hiver local brûlant de cendres, à la conjonction d’opposés fourbus, résignés, et dans le silence où coule le jardinier indécidable une petite nuit alluvionne, ce moment arrêté d’une métamorphose, mais saisie là par les ailes, et sans avenir, aussi humble, confuse et anodine que l’horizon tombé, ses copeaux, ses à-plats troués aux pieds de l’homme absent, déplacé ou de passage, dans les plis d’un rêve terne, sans goût.

Égarement de cette heure, et dans le tremblé intuitif, infiniment précaire, tant de tristesse qui affleure, alors s’il est perdu cet homme nous le sommes aussi, à hauteur d’herbe, dans la glu sans un son, sans une vague, où ciel et mer pèsent, opaques, rigides comme plaques de fer, à deux doigts d’effacer les fleurs artificielles, les arbres morts, les décombres d’un bassin, la poussière.

L’homme baisse la tête et lâche son râteau.

Il reste là, il entre dans un sommeil instable, debout, frileusement reculé loin du monde, loin des corps et des chairs, et l’on est après-coup à ne pouvoir distinguer, dans ce retrait, quelle est notre part de faiblesse, peut-être d’invention, tant sourdement l’homme seul, un instant, nous fut proche, nous fut cher, derrière la paroi, dans l’étrange gris, le doux papier pelure de cette heure sans sève, sans bruit, close sur un désert, sur un âtre vide.

Plus tard dans la marche, dans le fracas de la mer contre les rochers, dans les voix et les couleurs revenues, l’homme ayant disparu au fond dans l’obscurité de sa propre absence, ouverte là-bas au premier venu, les mots se cherchent, s’organisent, inventent un sens.

La haute silhouette s’estompe, du visage, déjà, on ne voit plus rien.

Quelque chose demeure, qui échappe.

Il faut en faire avant la nuit, en quelques mots froids, un souvenir mort que la petite douleur ne malmènera plus.

 


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 décembre 2019
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