un soir

« ne plus dire
jusqu’à
n’imaginer pas même
l’autre versant »

Claude Esteban


un soir

quelque chose est là
soudain

et le corps tombe
de nulle part
en pleine vie
défait

les gris vers les plinthes
poussent intimement le troupeau des scissions parfaites les bêtes de brouille boitant
d’une légèreté immatérielle,
c’est ainsi que l’on ne heurte rien
la chute
ne sera pas consommée
on construit de fausses fenêtres dans le milieu aveugle
infaillible
on reconnait l’équilibre
à la pesanteur de sa couronne d’épines
et toutes les grâces
lui sont rendues

si petit à vider
un vide
inépuisable
à ravauder les combles
méthodiquement
ou le ciel asthmatique
et l’élusive toile de ses nuages
brefs
étirés
sans hâte

si blanche remontant l’éclair
la dévastation du beau temps sur le visage
vieux
et son regard posé
sur la branche absurde
au-delà
du tonnerre

un soir
la barque naturelle est couchée sur le flanc
elle verse fendue
la bouche dans la vase
elle creuse à ce point étrangère,
noyée,
son perpétuel ajournement

embrasser
devenu à rebours le givre noir
que toute lèvre fuit
et tendre la main un geste,
détourné,
qui biffe la pluie sur la vitre les plans arbitraires des mousses à l’horizon collées
puis rature
un nom
accroché à la pente,
il efface,
pour durer,
pour tenir sous la gangue sans air des vacuités multiples des cryptogrammes insolubles des inerties diverses
allant avec la mort
presque
en amitié
paisible

mais quelle douleur
où,
de quel monde ce revers de main sa paccotille d’échos inexorable
jusqu’à l’hypnose
instant férié sur les rails de nuit et ses traverses ivres les balles écaillent les tissus mous de morve
mais le désordre est
minuscule

aux lèvres les pleureuses font l’enfant
pleurent une ombre à outrance
empreinte classée dans les cycles de la boue
une histoire
une cité
commune
en ruine
au fur et à mesure
que l’eau monte
une île,
fermée sur ses veines
ses fondations
ses dépôts ses strates
piétinés avec le sable
car tout se mêle
et se dévore
il n’y a plus de place

luttes poussées
hors des caves, tout le bleu des surfaces atones émietté dans la chair,
simple fait de l’invisible mal
qui chemine
profond
dans les années
vertigineuses,
à force de lumière,
d’absence de lumière

dehors n’a pas de goût
il frappe,
il taille dans les mots les fauche comme des têtes
il tasse fermement
l’avenir sur le chêne et le plomb sous la pierre et son coussin de fleurs
et sort,
dans le désert

terrible le sol des mots
qui se dérobe
un soir,
chute lente décombres
fumées
ronciers
poussières
tout l’appareil brûlé
croulant
de fatigue

le mur flotte entre-deux
avec la chaise,
le rideau,
les articles nus du ciel
tout le passé qui obsède l’écoute et ce qui parle aboie dans l’incandescence des artères
le battement sur la paroi
de paquets de mer

il neige
de si haut
qu’on ne voit pas le jour
il fait ce même froid
que l’on croyait vaincu
et ce même silence,
avec ses chiens aux pieds sa grande réserve de force
et l’inaltérable
pitié
de son sourire

à genoux les biais, les encoignures, fouiller l’espace mort et ses lignes brisées hanter redans et bords
et les figures
dans le tapis
où des corrélations s’enchevêtrent
des pistes des cohues de sentes diluées résurgentes
et sans trop de rigueur circonscrire
un réduit central
un abri devant le sel

dire je,
le redire,
l’appeler pour savoir s’il vit
s’il respire,
pour le garder au monde
dans l’écoulement
sans fin
mécanique
inflexible

 

Photo haut de page : Tristan Davaille.°

 


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 août 2020
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