Cécile Portier | Limaille (éloge du petit texte)

vases communicants : abadôn reçoit Cécile Portier



Cheveux naissants, vous êtes limaille sous la caresse des mères : la main passe et vous voici comme une foule aux bras tendus implorant la main, la main repasse et dans la complexité des champs de force contredits vous courez en débandade vers des points cardinaux multipliés, la main distraite coiffe la tête d’une caresse en cercle et vous inventez le vortex à l’arrière du crâne, siphon affolant destiné plus tard à absorber toute idée présentée diagonale. Pour l’instant vous ne figez rien, vous suivez la main, vous êtes limaille, blonds pourtant comme ce qui coule et fond et fait s’entretuer les hommes, vous êtes poussière de métal doux, qui obéit, viens par ici, que je te coiffe, que je te mèche, que je te raie sur le côté, que je te natte, que je te flatte, que je te batte, que je te dresse enfin, viens, mais le cheveu d’enfant n’est disciple que de mouvement, poussière légère que le vent presque pourrait éparpiller. N’était cette attache fine au crâne, à ce qui, un jour et toujours plus tôt qu’on ne pense, recèlera une volonté, on le saurait plus aisément tombé là par hasard. Car limaille n’est qu’un reste : ce qui gît sur l’établi quand les Dieux ont fini de scier laborieusement pour les Titans leurs blocs de chevelure, ces romans fleuve. Qui sont, c’est vrai, faits du même or que les cheveux d’enfants. Mais quand ceux-là s’envolent même immobiles, ils avancent lourds et ductiles, tellement massifs qu’ils engloutissent comme galets les aimants censés les conduire vers le large. Oublient l’aimantation, ne connaissent plus que la pesanteur. De ce fait, deviennent inféodés au sens unique. Ils sont disciplinés cependant, malgré l’énormité de ce qu’ils charrient. Leurs rapides sont de vastes remous alanguis (pas besoin de vitesse pour envahir, il suffit d’avoir suffisamment de matière). Ils sont épopées lisses, remplissant la vallée du Monde de bord à bord, sans espoir d’îles où se réfugier pour y bâtir un nid précaire. Ils sont épopées bavardes, rentrant dans les oreilles et par les yeux avec cette force placide de qui sait qu’il triomphe. Le riche métal du roman onctue, justifié par son ampleur, et se comporte avec vous, mais en majesté, comme l’importun sûr de son intimité et de son droit. Rien ne vous sera épargné de la luxuriance de la narration.

Tandis que limaille sait se faire rare, c’est-à-dire précieuse tout en étant rebut. C’est que, du seul fait de sa légèreté, elle n’est pas là où on l’attend malgré sa bonne volonté à s’orienter (la différence entre le copeau et le lingot résidant justement en ce que ce dernier seul est considéré sous l’angle du placement).

Limaille n’impose au lecteur que de lire en aimant, c’est-à-dire d’adopter la posture de la mère lorsqu’elle caresse la tête de son enfant. Elle le fait à tout instant mais quand cela lui chante, elle le fait un peu par affection, un peu pour rassurer, un peu pour remettre de l’ordre dans tout ça, un peu pour marquer son territoire. Elle le fait en sachant qu’elle perdra bientôt sous ses doigts cet or léger, inconséquent. Cette lecture là ne dure pas toute une vie. Elle répète pourtant l’onde aimante et coiffante. Encore elle remet la mèche, encore elle défait la frange, encore elle rebrousse, mousse, chiffonne, encore elle fait les gestes, mais elle n’hypnotise plus qu’elle-même, s’éternisant ainsi, de sorte qu’à la fin l’enfant est adulte mais les doigts maternels toujours tressent, orientés vers un Nord qui n’existe plus, et limaille bien sûr est balayée depuis longtemps, absente pour toujours à indiquer le sens des choses, refusant d’endosser le rôle de pôle, après avoir si docilement filé doux vers celui dont on la dotait.

CP

 

Vases communicants : le 1er vendredi de chaque mois, échange de publication blogs à blogs, suivre l’ensemble sur groupe face book. En échange de Limaille (éloge du petit texte), lire chez Cécile Portier mon texte Limbes. MD.

© Michèle Dujardin _ 1er janvier 2010