Vannes

sachant que le ciel était gris, la mer calme, que ce désastre était le nôtre, domestique : ni remous, ni bruit, nous étions des fantômes – il ne regardait que nous, fixement, personne ne s’en souviendrait


Ce texte a été initialement écrit pour la série Oeuvres vives de Vincent Leray, 47 auteurs prenant en charge 47 ports. On y trouvera une version lue à haute voix du texte ci-dessous.

 

certains ports sont pleins de griffes - les rappeler d’où ils se terrent, surtout la nuit aux petites heures, est une entreprise risquée - se mesurer aux démons, les débusquer, peut-être, mais on ne défait rien : toujours on met à nu des champs, les mêmes, avec ruines, tout cela grésillant, fumant encore, et les mêmes gibets où volontiers la mémoire, si elle pouvait mourir, irait se pendre

des ports plein de griffes : non de mâts, de grues flottantes et de haubans, ou de tourelles sur bateaux de guerre, non, mais des morsures, des griffures sur la peau sans défense, et le tout qui se referme, vite et mal, sitôt que le jour se pointe et l’urgence d’aller, de résister

perdurent sous la trace, et bougent, les contenus véritables - et toujours l’ oubli aux avant-postes : inutile sauvegarde, la nuit

à peine entrée dans ses terres et ses eaux, la Bretagne je l’avais aimée – sans préparation, immédiatement, juste devinant que pour moi, fille du Sud, elle ne lâcherait rien de ses secrets - elle me laisserait l’admirer, sans rien dire, puis filer sur mon erre, à dévider des pelotes de signes qui me resteraient étrangers – mais chez elle, toutes les portes étaient ouvertes, toutes les quêtes permises - le Golfe du Morbihan, avec ses îles gravées tremblant sous la pluie, me poussaient loin de moi, peut-être déjà vers ces îles du Nord, bien plus au Nord, d’herbe rase dans le vent de la Baltique, Fjäderholmarna, les îles des plumes

qui sait où nous sommes vraiment, toujours en avant de nos corps, rejoignant une rumeur, au large, pour y construire seuls nos paysages rêvés

et lui près de moi me la faisait découvrir, sa Bretagne, me la présentait d’un simple geste de la main : voilà, puis se retirait légèrement en arrière – j’aimais qu’il soit un guide, que nous cheminions ensemble, car je devais à ce pays, qui ne me reconnaissait pas, faire un peu violence pour m’en approprier quelques miettes, comme une affamée – j’affrontais une chose qui me dépassait, m’exaltait soudain pour me laisser impuissante retomber dans le vide : l’écriture dans l’écart, aurait pu trouver sa place, mais pas encore - au moins je n’étais pas seule : il était là, ouvrant le rideau d’un simple geste de la main : voilà, livrant les décors

rentrée dans le midi, la Bretagne avait la couleur discrète, pour moi, d’un bonheur lisse et rond comme un galet, presque parfait, en tous cas plein de promesses, et sans mots, juste l’ébranlement tout neuf et la surprise

j’écrivais, je n’écrivais pas – sur des îles bretonnes oui, mais noyées dans des lumières de Méditerranée – il y avait des choses qui voulaient naître, ne venaient pas – tout sonnait faux, portait un masque, et notre vie aussi, lui et moi ensemble, ça n’avait plus de visage - peu à peu, ce glissement qu’on ne pouvait suspendre, les fondations qui lâchaient, l’une après l’autre – y aurait-il pour nous une autre Bretagne ? une possibilité, une ombre, où recueillir quelques forces - dans les tons des rocs, dans l’air, dans la forêt et dans la pierre, dans l’obstination de la mer : des restes, pour continuer, refaire ce qui meurt dans le quotidien – on ne savait pas, on se demandait

à sept heures un matin nous étions à Vannes – la vieille Ford bicolore, déglinguée, son immatriculation Bouches-du-Rhône, et peut-être aussi nos mines dévastées, nous avaient coûté plusieurs arrêts en bord de route – dehors, debout, fouille du coffre, tous nos bagages vidés, examen des papiers à la loupe : alors, il fait chaud à Marseille ?

à Vannes il ne pleuvait pas – des nuages se chevauchaient, très noirs, strates multiples d’un drame qui courait, léger, survolant le port de plaisance – vissées là, sur le quai, nos lourdes présences humaines - je voyais les bateaux, pensais à la vie propre des choses : j’espérais un abri, peut-être, dans leurs faces taciturnes, pacifiques – mais les îles, elles, étaient une menace, elles rampaient sur la mer, on distinguait à peine les arbres, le gris des côtes, ce bout de jour malade au ras de l’eau – moi, les bords qui s’effritaient, et l’insipide question de savoir s’il fallait s’attabler, Porte Saint Vincent, pour un café ou non – si nous étions vivants dans ce lieu obscur, ouvert comme une ville, et clos sur un accablement qui nous cachait l’un à l’autre, on n’en voyait pas les limites
on ne savait où aller, et déjà presque plus pourquoi nous étions là – il nous fallait marcher, sans autres mots qui nous venaient que les remparts, la Cathédrale Saint Pierre, la promenade de la Rabine jusqu’au kiosque à musique – peur que les mots nous écrasent, si la machine folle, soudain, repartait droit devant – cette veine qui saillait sur son front, inconsolable

il y a tant à voir – nous n’avions plus le goût de cheminer ensemble - le long des remparts coule La Marle

sur les pavés des ruelles, je cherchais la forme de la cathédrale, dans des lignes de fragmentation, des fissures, des reflets ; les colombages des maisons, les façades colorées, tombaient comme une neige – où la banquise se disloquait, des visages sourds affleuraient, indifférents – je voulais entre les packs un chenal d’eau libre, je cherchais

la chapelle Saint-Yves se balançait au bout du Guide Vert ; il répétait le coeur, le coeur historique de la ville, le coeur, agitant le Guide Vert au bout de la Chapelle Saint-Yves – en ville on s’inquiétait de la mer, étrangement, de l’eau, et sur les quais on courait en ville : le même égarement nous portait– plus rien vers l’intérieur, à protéger, plus de coeur, d’histoire, de ville, plus de remparts ou seulement trois pierres, cernant un foyer vide – perdus l’un dans l’autre, si loin, et toujours ce mouvement de pendule : nous revenions à l’eau, le port, les îles, puis jardins de la Garenne, lavoirs, et la tête retombait dans les comptes, les bilans, la somme du passé, faite et refaite

sachant que le ciel était gris, la mer calme, que ce désastre était le nôtre, domestique : ni remous, ni bruit, nous étions des fantômes – il ne regardait que nous, fixement, personne ne s’en souviendrait

Vannes : un flux l’avait traversée, dans la pente sous nos yeux, et tendue contre le courant et la déclivité qui l’emportaient, elle avait cédé les dépôts que nous lui avions faits, longtemps avant

elle n’avait rien à nous rendre – que des griffes - nous n’étions pas sauvés

à sept heures le soir nous reprenions la route

Vannes est une belle ville, je pense


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 mai 2010
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Messages

  • Vannes que j’ai bien fréquentée c’est d’abord pour moi le Golfe.

    Souvenir d’une balade à la palme un lundi sur les 18h, entre les deux îles Logodenn (Logodenn Vras et Logodenn Vihan, la grande et la petite souris) en face d’Arradon. Les îles se touchent presque, entre c’est comme un isthme sur lequel on a pied.

    Seul au milieu de la mer grise et lisse qui se fond avec le ciel gris et tout aussi lisse. Ensuite reprendre la voiture retraverser la ville direction Pontivy, une ville comme toutes les autres dans la laideur de ses abords. Il y avait Oscar Peterson et Herb Hellis dans la radio, 10 ans après je m’en souviens encore.

    Voir en ligne : Café du commerce