hors la voix

« Les amants jettent leurs noms
dans des encriers où l’encre ne connaît
que leur mort »
Adonis


lui dire – à toi – à la personne toi, celle-là, s’efforcer de la langue – pour dire toi, tout simplement, pour lui parler

hors la voix – langue vide, au moyen de la langue vide, qui frappe contre le palais – qui retentit, vide

lui parler, à toi de la personne, lui dire aime, te dire dans l’élément souffle, à toi, je t’aime

mais qui dit toi, qui parle, qui touche là, le vivant ? et toi, lui dire toi, de ce visage d’ombre qui m’assiège, par quelle voix ? trop dur pour les lèvres, se séparer, contre la tension des mâchoires, qui scellent

opacité des mots : toucher, la docilité, le moment de la peau, aime – violence d’écrasement, dans le mot : dire toi, parler, t’aime, qui se recourbent dans la gorge, pour déchirer – se souvenir, au cou des morts, la jugulaire : la seule très tard, qui ressasse dans le bout des doigts, solidifiée, une parole

rien pour dire là, murée dans je t’aime – où si grande jamais, l’ouverture, ne l’a été

cette personne d’aimer, la multiplicité de ses bouches dans l’épaisseur, comme exposée nue, à se perdre – la personne, tout simplement toi, que j’aime, ici absolue, n’entend pas du fait de la langue, rien – n’entend lui dire, que l’autre côté parlé, mon silence – seul vif, manifesté, qui enveloppe toi, bien fermé dans les lèvres de la déchirure

de mon front sur ton épaule, tout le paysage d’aimer repose, sans repère : t’aimer, cet horizon, entièrement d’amour et vide, qui libère, me démet de la parole

abdiquer, yeux clos – seul vrai, ce vide de la langue pour toucher, pour marquer territoire de risque, de veille attentive – pour dire, à toi de lui : je t’aime – tout dans la langue, est brûlé

comment l’interroger, ce ruissellement des eaux jusqu’aux purs brisants de l’être, son être lui, le plus aigu, cette personne lui qui là s’avance, dans un trou de mots envahi de lumière ? transparence infinie où me dépossède, abandonnée de langue, t’aimer

amoureux de part en part, ce consentement au vide

et toujours se creusant, toujours sur sa base d’air s’élargissant, ce rien pour dire toi, que j’aime là – lui que j’aime par douleur de peau, par faim et soif, par arrachement, par impuissance des bras – rien pour dire

corps, toi, tout simplement le sien – rejoint, ramassé, son odeur, sa chair, cheveux et doigts mêlés, circonscrit dans l’espace de mes lèvres, haut porté – pour nourriture, pour respiration – par dessus le monde, ses échos, ses mots à bruit de masse, de maillet, à briser les corps, les noyer

son corps – à toi, le sien

tout aimé, toi, de langue morte – avec grande force – toi, cette personne de vie, d’embrassement immense mais dans l’absence de mots, dans la disjonction de la parole

et dans l’étonnement, qui n’a pas de fin – qui est sans mélange – où, seul, toujours le présent se déploie : vers sa propre éternité, courant, déferlant – avide d’un ciel où la lumière, incessamment succède à la lumière – dans ce même élan, dans ce même sang que rien ne tempère, ni nuit, ni saison

mais du lourd sol des mots, toujours aimer, a cette nostalgie – cette inquiétude - lointaine, comme nul, sans trace vive, un souvenir – car aimer toi, cette personne-là, lui que j’aime, cela parfois, cherche encore le mot – comment dire à toi, lui que j’aime, d’un mot – je t’aime - quelque chose là, qui cherche – où il n’y a rien, qu’un chant : un oiseau libéré de ses ailes, de son vol, de la terre – et qui là, disparu, n’est plus que son chant

le silence qui pulse, plein d’attente

toi, celui-ci que – cette personne-là

et plus nue qu’on peut l’être, je, dans cet amour – où rien pour dire toi, lui que l’on aime – rien pour dire – juste, les mains qui s’écartent – dans toute cette eau, accompagnée de soleil


LES MOTS-CLÉS :
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© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 janvier 2011
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