rives d’hiver sous la poussée des paumes

Faut-il que le matin revienne toujours ? La violence du terrestre n’aura-t-elle jamais de fin ?
Novalis


sous la poussée des paumes, rives d’hiver peu stables à cet endroit du rêve : le corps ne peut s’ouvrir si étroitement les draps enveloppent les branches, le désert de briques en lisière de la voie express et le courant qu’on ne peut fuir ni approcher, et qui, un peu plus encore, par larges fissures dépeuple la langue de son parler, déjà si pauvre, nuit après nuit tombé dans les maquis très bas, les ravines, les végétations écorchées – l’oeil mollement tourbillonne et surpris appréhende le blanc, cet ange qui passe, à mesure que la glace vive cerne les nids défaits - on dort et pourtant, dressé sur un coude, du vide on palpe les pans meurtris durement échoués dans le bruit cardiaque – la chambre obscure est douloureuse car la relation est brûlée aux choses de ce monde : les flaques dans l’usine désaffectée, l’ornière et le remblai, avec tous ces kilomètres blanchis vieillis sur le bas-côté de ce qu’on pourrait dire la vie – l’autre, sa vie, c’est juste qu’il dort aussi, la mienne en travers portant son bras sur la poitrine comme une pierre, silence qui taille pour que je séparé exulte, se rassemble dans le souffle de ces images abandonnées du temps, toutes d’éclats sonores, qui fendent, pénètrent la réalité où les mots ne vont pas – calme d’horizon plat, je séparé, profondément rejeté dans la vague et dénombrant les copeaux, les tombées les bris et fier que jamais en lui le souffle ne s’interrompe, comme jamais ne s’interrompt le souffle, sur la toile unie, du pinceau traçant le poème qui est fragmentaire et toujours lacéré, s’il veut toucher dans l’arrachement ce plus rien que rien n’entame - endroit du rêve où le drap flotte noir, quand on croit dormir – on y vient une dernière fois pour saluer la ville maigre, on s’y arrête – maigre ville de rocs de retour dans nos côtes, de rails, de dents qui grincent, partout des crêtes des saillies en épines, même la mer qui cisaille les nerfs, des voyages empâtés dans des talus de cendrée et des ferrailles, des ferrailles, ces passerelles que nous connûmes de nos corps quand nous avions cette jeunesse et la portions sur des talons, crânement, hanches de bourlingue et la peau toujours saoule, reins tendus sous la soie mais c’était beau ces yeux fous, ces cheveux de la nuit ces jambes qui n’en finissaient pas, et sous les taches vives la consomption secrète qui filait ses pages, vu du pont le trottoir, le skaï des banquettes soulignant d’un reflet le frisson des étoiles, parmi ces miaulements ces petits cris comme de faim ou de froid, une climatique du délire où poésie se suicidait à peine née, et pourtant le regard par la lunette arrière, dans le bleu pâle des friches, à l’aube, tenait l’être haut, loin en deçà de la chute – qui parle de rejoindre où tout s’annule, entre la joue et l’oreiller, à cet endroit du rêve qui suppure, où la nuit perce, le réveil de ses tic tac balançant à la face le désastre du temps, le bras se retire, qui pesait comme la main sur le mot pour en casser les jointures, à force, dans l’évidement central, on est sûr au moins d’une figure : le regret sans bouche, ses yeux suiveurs allumés de noir, sa disparition toujours recommencée à même la peau – et partout dans les draps cette poussée de la nuit ce souci d’en finir avec la ville maigre, toute d’os de ferraille, dégraissée de souvenirs qui font plâtre et fracas au sein d’une parole là, enfin advenue d’elle-même, qui attend comme une morte, perdue au monde sous le couvert des mots, et la nuit ne nous aide pas qui dit n’avoir mémoire d’aucune ville maigre, et nous tourne et retourne dans les heures du mur, on sait bien mais quand même, on l’a vue cette ville, née un jour tout armée de fer de nos carnets sans bord, on avait aimé son surgissement, nous attendions juste qu’elle se pose, avec ses os, ses mâts, ses ifs, cette acuité dont rien n’émoussera la pointe, on croyait, nous disions – nous maintenant vieux dans la nuit d’aujourd’hui, à compter ce qui reste, cette petite monnaie qui sonne dans la paume, à cet endroit du rêve comprimé dans le mur, sa volupté morose, encore sommes-nous certains que les dieux, jamais à Orphée n’auraient rendu Eurydice, jamais même n’eurent l’intention de le faire, jamais n’auraient pu le faire, ce qui est mort est mort : ils n’aimaient que son chant, ils voulaient juste l’entendre chanter, l’entendre chanter encore et encore, lui dévorer son chant


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 janvier 2011
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