des grands lacs

Pierre Tal Coat. Oiseau.

« Cette présence seule m’importe et l’étrange silence est sa force. »
P. Tal Coat
 

« Et toujours l’attente d’un lieu tenant tout en suspens - en ce rien, le tout. »
P. Tal Coat


je vois des lacs

dans un espace d’alvéoles, de sifflements : syncope du jour, des yeux qui étouffent – des lacs dans l’inattendu, la sobre face – des lacs pour voir le désaccordé, qui se cherche

des lacs, des grands lacs cette infime, cette érotique patrie de leur réseau de souffle – forges en excès dans les bronches, mains qui cherchent l’air – la barre du souffle

assemblage de poutres, sous les côtes – rituel du garrot – tenon et mortaise par force – peau étrillée de vents maigres sous la chemise du martyr : le plus sordide, le plus souillé des bagages dont le poème s’alourdisse dans sa barque de nerfs, quand l’amour quête sous les porches l’approbation du sexe

nuit, ployant la nef dans le renfoncement des piliers d’angoisse – fortes mains d’homme, lourdes comme des enclumes : la masse de fonte dégorge, dos plaqué au mur, gueuse coulée dans la toison des cales, avec son cri fusible

aveugle, l’emboutisseuse fraye au goulet, creuse profond le havre – du sang coule de là-haut, des flancs du vitrail jusqu’aux draps de peau – les nus au suaire s’effondrent, vidés - lavés au même feu de joie, à la même encre, à la même salive baisée sur la langue, nouée, embouchée au sexe : ce qu’écrire veut dire : bouche à bouche

des grands lacs, le dévidement intense, le sel, la pauvreté des fonds

et le chalut qui racle, enregistre dans ses carnets la perte de connaissance avec les eaux de la mère – à chaque délivrance, mère violée, noyée – seuls protestent les trous de la langue, appelant chat un chat, salive et sperme ce qui bâillonne la mort très intime en son plus voluptueux, en sa vraie tristesse : l’orage des reins sous les os du crâne, la clouterie d’amour et ses tenailles fondues à leur proie, la joie même sur la croix où le désir se démembre, se tait, et avec lui le battage de ses requêtes, gémissements : fades, les grands lacs, que l’on ne conjoint pas

écorché aux yeux vastes, sans connaissance, berçant la tête des poètes seuls, arrimés à leur cancer de la langue si peu maternelle – arrimés à cette prière, bouclée dans les tiroirs : les doigts de l’écriture les forcent, et se couvrent de plaies, de gelures

trempe souple des muqueuses, dans le va et vient des grands lacs par dessus l’épaule

cent fois sucée, cent fois mordue, cent fois bue, cette nuit des fondrières, des ostensoirs, où le corps enfin rangé dans cette boîte, qu’il porta jusqu’au dernier jour sur son dos de marionnette, ne fait plus qu’un avec l’homme

librement dans les travées s’achemine le rêve,
celui de la mine et son ciel ouvert
dans l’effacement du paysage, sous la lumière
fluide, les grands lacs, leur élégance


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 avril 2011
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