Narragansett


« naître au monde est d’une épuisante splendeur » – Édouard Glissant


Cela s’appelait Narragansett.

On y était venus sur le rouge du mot sauvage où il y avait l’arrachement et son sang rapide, le cri d’un oiseau puissant qui bat des ailes, abolissant de la terre l’emprise grise de courbure immense, ici finissant dans la mer avec le ciel comme le mot, grandes stries rouges au couteau, ce mot que l’on répétait « Narragansett » en traînant sur les « r » âpres, qui ouvraient un gémissement, puis les deux syllabes dures la dernière surtout qui refermaient brusquement le mystère là précisément où il avait failli s’ouvrir, ce mot Narragansett qui nichait aux pieds des mots Rhode Island, portant eux des temples, leurs frontons blancs et des statues de bronze, au bord de l’Atlantique, au bord de l’Amérique du Nord et c’était vide, Narragansett, incroyablement désert et seul et c’était l’Amérique, d’ailleurs vous allez toujours vers la mer, tout au bout de Beach Street c’est facile, vous verrez l’hôtel face à la mer, et on y était, cette ombre à l’hôtel nous tendant les clés : il est trop tôt dans la saison encore, il n’y a ni clients ni employés, vous serez seuls, vous êtes chez vous.

Comme si nous figurions dans un film, oui, la véranda de bois aux couleurs mortes, où ne manquaient ni le rocking-chair qui grinçait ni les cactus en pots, le parking aux pick-up trucks grésillant sous la pluie de sable, ces grands pans gris d’embruns et de vent qui voilaient, dévoilaient la mer, de tous côtés cet horizon dans sa fuite que nul obstacle n’arrête, ces étendues plates, monotones et sans bornes qui épuisent la vue et la tête, et auxquelles déjà six mois de Canada ne nous avaient toujours pas habitués, oui, ce vieux film américain que nous connaissions par coeur et dont le titre, là, pourtant nous échappait.

Sur la plage, la très jeune fille marchait en suivant le tracé de l’écume, et il n’y avait ni tristesse ni nostalgie lorsqu’elle tendait le doigt vers la mer, disant : « De l’autre côté c’est la France. » Et j’admirais la tranquille curiosité, la confiance, qui la faisaient avancer dans cette vie américaine, les épaules droites, la tête fière, toujours avide de voir, d’apprendre, mais sans timidité, sans précipitation, comme si tout cela procédait d’une image du monde où sa jeunesse trouvait naturellement sa place, image encore fragmentaire, mais dont le décryptage et l’assemblage des pièces, non seulement ne lui posaient guère problème, mais constituaient un plaisir, un joyeux défi quotidiennement renouvelé.

On l’avait vu à New York, ce sourire, ce « À nous deux maintenant ! » où n’entrait nulle bravade, nulle crainte, mais la certitude qu’elle allait y cheminer guidée par la ville même, qui la prenait par la main en amie, en égale, se livrant telle, sans écran et sans artifice, sans introduction et sans épigraphe, sans a priori ni discours, mais non sans images, à sa jeune conscience, à sa jeune imagination, qui la buvaient avec la délectation et l’autorité, avec la mesure et la concentration, d’un très vieil et très savant amateur de grands crus.

Et tandis que le rivage, balayé par un grand vent d’ouest, s’effaçait vers la mer dans une brume bleutée qui faisait dire à la jeune fille, qu’il filait vers un infini étrange, mais sans mystère, les longs cheveux dénoués flottaient comme des voiles blondes, livrant, cachant le beau sourire calme, rêveur.

Ces moments qui étiraient leur simple bonheur d’être jusqu’aux marges – on penchait à le croire, tant on était bien – de cet infini étrange, mais sans mystère, qui nous côtoyait, sans doute étaient-ils gros déjà de la plénitude tout aussi simple des jours qui suivirent, au grand soleil, dans la pure lumière ceux-là, de Newport et de Providence.

Providence, les rues hautes au-dessus de la baie, cette profusion de fleurs dans les jardins en folie, entre les maisons de bois à pignons, ces victoriennes si décrépites dont les peintures délavées par le temps s’écaillaient, quand nous cherchions celle du Maître de Providence, et cela amusait la jeune fille, étonnée, qu’on puisse inventer des créatures monstrueuses tapies dans les combles de ces palais miteux à demi mort, étouffant sous le poids multicolore et vibrant, entêtant, de ces somptueuses fleurs exotiques.

Je me souviens sur la plage, elle un peu en avant et se tournant vers moi, ce gris perlé de l’air qui glissait dans ses yeux, effaçant le bleu profond que la lumière de Providence, le lendemain, lui rendrait plus bleu, plus profond que jamais. Elle évoquait des poètes, ses lectures, et ce goût qu’elle avait déjà, très vif, pour la langue américaine.

La nuit à Narragansett accroissait cette impression de décor, le vieux film nous garderait jusqu’à la dernière image, celle des silhouettes dans le halo flou des réverbères, des pages de journaux claquant sur les clôtures de fer, et la voiture qui s’éloigne.

La jeune fille regardait par la baie vitrée la masse opaque et noire de l’Océan sous la tempête. Dans la salle un peu solennelle du restaurant – tapis, boiseries sombres, éclairages discrets – seule notre table était occupée. Langue américaine et langue française, se croisaient se mêlaient se superposaient, par petites vagues courtes, ou longues nappes, et des verres de vin français tournaient lentement dans les doigts. On ne parlait plus guère littérature, à cette heure, on se penchait les uns vers les autres, on goûtait l’instant.

La jeune fille, dans son large sweat neuf aux couleurs de Narragansett, rejetait la tête en arrière, quand des paquets de mer avec violence, à grand fracas, venaient s’écraser sur la vitre. Elle riait, et les adultes à la table échangeaient un sourire.

Il y avait Narragansett, il y aurait Newport et Providence, il y aurait Boston et d’autres villes. Mais elle, elle avait déjà apprivoisé l’Amérique.

Parfois on parle de ces deux jours. Elle dit qu’elle retournera souvent à Narragansett, quand elle habitera New York.


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 juin 2011
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