où Langue est scellée encore (Ouessant)

« Ah, donnez-moi un bout de mer bleue, même comme un chas d’aiguille ! »
 
Ossip Mandelstam

« Ce qui est vu autrement, ce qui est vu, en quelque sorte, de l’intérieur de nous-mêmes, bien que vu au-dehors, semble rejoindre en nous ce que nous avons de plus intime, ou ne se révéler tout entier qu’au plus intime de nous. »
 
Philippe Jaccottet


quelque chose dérangé,

face à face brûle sur la mer des mots,

une lumière écorchée infiniment distante, mais sans intermédiaire pour en jalonner la marée mentale -

cheval qui siffle n’est pas respiration mais phare d’écoute,

pour grand déplié de poumon vers le large où mer débarre,

au ban de la langue,

lutte où résiste la matière-mot

à tout travail de parole –

mer est dans le visage, et le visage comme détaché de son histoire, épuré des brisants qui par amour défigurent la relation, défigurent l’exister qui est pauvre, qui est même ne plus exister, qui est tenir contre toi, qui est tenir sans toi dans ce charroi de crâne secouant sa migraine : terre, terre aux rocs de la Vieille Jument arrime son squelette, par quatre câbles sous tension – cet enfer des courants de décharge où nous faisons voix violente, exténuée dans la négation de son chant et plus que bouche enfin, toute d’elle vidée dans le premier rayon de lumière, quand nous n’avons plus sur la syntaxe problématique de la mer qu’à promener ces torches pâles, mourantes, encre à demi effacée, car nos mots s’asphyxient dans leurs sacs de phrases, s’aveuglent l’un l’autre de leurs visions de mots

vois ces rails au loin,

tatouages d’écume sur la peau à naufrage,

lentilles cornant rouge pour que tête au feu s’incline devant les lois de l’écrit,

il est des noms dans le sang qui coagulent,

font caillots et plasma et toute écorchure les ressouvienne,

les ranime comme des mers dans l’épanchement de la montante, à son plein,

et ce qu’arrache à mon ventre ce retirement de toi,

toujours au grand ressaut à nouveau l’aspire,

et sans prise suis, là, tout mon souffle en toi,

quand sombrer encore me déchire –

vois le vent, la lande, leur mâchonnement de tourbe sous les mêmes dents,

vois les basses, qui déchiquètent aux pointes extrêmes de l’île, cette tunique de la mer qui les consume et sans cesse renaît de ses haillons,

assourdissants déblais de coquilles vides, galets pris et repris sous le fouet des laminaires, horizon lessivé de la fissure matinale, quand le naufragé se réveille en mordant son poing

ces eaux d’en dessous de la mer, cette lumière d’un sens – même encore introuvable, trop loin, armé de rêves à la cosse tendre – ces eaux qui t’isolent, t’accueillent, quand tête lustrée de sel, oeil fixe, faciès d’os blanc immobile, attentif au grondement de ces déferlantes intérieures, sur le rocher ni plus ni moins que l’oiseau, tu es – les mains sur le corps perdu protègent les ombres

vois les écailles bombées des granits figurant leur passé dans la comptabilité de la mer, vois les schistes des ongles et dans leurs plans de faiblesse, l’usure, et ces fantômes de nos vies emballés à la va-vite, dans le grain noir du quartz

immédiatement ce face à face, à mener contre la dispersion de l’être dans la forme vide d’un navire infirme, qui n’a plus la force quand la mer embarque, de naviguer debout, et se brise comme la relation, ce broiement ces débris qui s’amenuisent, et après chaque tempête, ce rivage à recommencer

vagues sises dans ce train d’ondes, où le corps par roulage, fluage lent, inscrit l’amour dans sa dynamique de crue : casser l’erre, se vouer à ce lieu mortel, même s’il n’est rien, ce découvert entre marées extrêmes, cette roche massive de socle où Langue est scellée encore, voile réduite à ce drap souillé de silence

au-delà, semés d’éclats de verre, ces chenaux d’eaux de fonte où les regards se déchirent

assemblage incertain de plumes et de sable : calme, le jour y fait son nid



© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 31 août 2011
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