Columbus Circle

« Je mis New York entre parenthèses et m’en fus vers une ville parallèle. Mes pieds se remplissaient de rues et le ciel était lac où nageaient les poissons du regard et des pressentiments et les bêtes des nuages. L’Hudson s’ébrouait tel un corbeau au corps de rossignol » – Adonis


Libre, capturée –

d’un rapt imaginaire

offerte,

à soi,

à moins qu’évanouie, dansante –

ossature extensible sur roulement d’acier,

amples foulées perchées sur pointes de course,

cerceau –

un balancé léger

nimbé,

marbre de peau comme gant sombre au plus juste épousé,

houlé, flotté –

Ville sans arrêt – autour par les hauts bords – ses ponts de strass sur le luxe du fleuve – squelette allumé, monde fort – structure sèche de feux verriers, laminés et chromés, entièrement dégraissée de secrets – image l’homme et le démembre, pour l’encastrer dans le réseau maillé : son plan décide –

et persistance du bruit de la pluie,

tambour d’oreille –

ramure noire dans le vent, toute d’aile et d’allure, étrave taillant dans le jus d’étoiles

un planisphère bleu,

moulé sur le torse nu –

attente perle, rire – à l’écoute d’échos brusques exorbités des murs

qui assaillent –

un orage de

scène mobile

cascade avec effet de vent et de tonnerre,

et tout incline vers les ciels,

les draperies boréales,

les éclairages d’horizon, les lits de herses renversées,

les longues rampes serpentines –

ici on magasine,

dans les boîtes à jouer tout en substance de miroir –

on vaque, malhabile,

tête vide et profil dégagé, souvenir en retard,

à rien –

qu’à voir devant soi déboîter cette esquille, cette fêlure au coeur,

tête qui s’incline,

tissage fin des veines

qui bat dans les bras, le cou –

épaule où meurt le décor et ses frises,

le frisson,

l’expansion lumineuse de ses assises frêles,

et tempe claire sur sa ligne de base, arc-boutant la verrerie frontale : toujours plus haut, toujours plus de lumière -

l’ange aux yeux de quartz étrangement s’inquiète,

de la vie brève,

de l’effondrement des balcons dans le prisme prophétique, convulsif,

tout en bas,

des Grandes Eaux –

les mouches bleue néon

dressent catafalque dans le plexus de béton, et montent chaînes d’escaliers mécaniques,

où de petites douleurs scintillent dans leur graphie de photons –

clair comme un cri piégé qui se développe,

en pensée,

ce désir ce toucher,

partition rentrée dans sa gamme sourde, sans voies de frayage,

sans lendemain d’interdite peau, dans l’éclat de ses noirs enfermée,

laque précieuse où tout se ramène, tout glisse,

cuisses cordées de nuit lisse,

dure,

de leur course habitées encore là,

vibrantes -

la force est invisible, sans poids,

elle travaille au corps la machine puissante,

elle rayonne,

calme,

à l’insu de l’être

rayonnant –

et les chorals qui montent à la suite,

aspirent dans le frémissement de leur chiffre,

cintres et roses,

rotondes extatiques –

et propagent les battements de coeur

sur une seule note,

jusqu’au faîte de Columbus Circle –

isolé du flux, pensif, méditant sur des traces, des passées encore à vif,

cet oiseau du bitume

que maintiennent au sol quelques mots vides à rompre sans cesse,

comme fuselages extrêmes

sur coussin d’air,

ou grande hauteur flottant par-dessus les têtes :

il vague au désirant appât où sa beauté l’expose,

il danse,

autour, les corps trop légers quittent leurs âmes,

on les voit s’envoler –

une forêt de nerfs affleure, l’or crisse,

qui la multiplie sur les cuivres,

dans les vitres où l’avenue jaillit

la bouche ouverte -

une épaule puis l’autre,

deltoïdes nus bandés en rythme,

roulant un son

dans la sangle du trapèze

si légèrement porté par le dos souple –

ce filet de sueur sur les hanches étroites –

aérien, on ne sait, quelque chose d’air : cet amoureux combat de la terre et de l’air,

et la forme détresse, acculée, de ce lointain qui nous traverse : ne plus servir que ses mots – son obscur, son lieu intense et chaud –

mains d’algue à paumes roses,

effleurant au passage un petit pan de mur,

un graffiti dans sa pâte qui rebique,

en blanc,

en ballon bleu de Prusse – lâché vers les trombes de métro qui écrabouillent la nuit,

là-haut,

de leurs toboggans de fer

 


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 octobre 2011
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